Alors
que Joe Satriani et Steve Vai remportèrent, par
G3 interposé, un succès imposant, que Steve
Lukather sortait un album solo et que Ritchie
Blackmore jouait les ménestrels moyen-âgeux, il
paraissait plus que judicieux de profiter du
passage dans la capitale de ces virtuoses de la
six-cordes pour leur poser la question brûlante
: quel avenir pour les guitare-héros dans le
nouveau millénaire ? À vos manches, prêts,
partez !
Mai
1997, à quelques jours d'intervalle, Joe
Satriani, Steve Vai, Steve Lukather et Ritchie
Blackmore, quatre guitaristes, et non des
moindres, venaient goûter aux joies du "gai
Paris"... L'occasion était trop belle pour
ne pas se pencher sur ce qu'est devenue la reine
à six cordes à l'aube de l'an 2000 et de
rouvrir ainsi un dossier devenu bien poussiéreux
: celui des guitar héros. Un terme qui semble
tombé en désuétude.
Car
il faut bien reconnaître que, sous le règne des
"Robins des bois du grunge", cette
décennie aura été marquée par des tris
hâtifs, des choix expéditifs, des comportements
manichéens avec les bons musiciens "vrais
et sincères" d'un côté et... "les
autres, quoi, on ne sait pas trop". Les
justiciers "surtout pas" masqués de
Seattle ont donc fait le ménage et, d'un coup,
le monde s'est éclairé... Qui avait besoin de
paillettes, de fumées, d'explosions, de
maquillages, de couleurs, de décors, alors qu'une
bougie et quelques vieilles sapes suffisent, ou
presque ?
L'épuration
a continué avec la pratique de l'instrument qui
était également remise en question. Qui avait
besoin de bosser plusieurs heures chaque jour,
alors que même les couacs sont intéressants et
que deux ou trois notes suffisent amplement pour
s'exprimer ? Et, surtout, qui avait besoin de
héros pour trouver un surplus de motivation afin
de supporter un long et douloureux apprentissage
? Le raisonnement a donc touché les titans de la
six cordes, lesquels, il est vrai, avaient
probablement besoin d'une ou deux leçons d'humilité.
Et dire que Jimi Hendrix a poussé ses premiers
cris du côté de Seattle...
Mais
voilà, les antihéros sont devenus des héros
malgré eux, ce qui les a beaucoup perturbés au
passage, et ils ont peu à peu démissionné
après le carnage, laissant le terrain libre à
des musiques encore plus "désincarnées".
Tant et si bien que l'on se pose à nouveau la
question aujourd'hui de savoir si cette fois les
machines ne vont pas définitivement mettre au
placard un instrument aussi "primitif"
que la guitare.
De
même qu'on avait prédit la fin prochaine de la
guitare avec l'avènement du synthétiseur, au
début des années 70, puis, dix ans plus tard,
avec les vagues disco et new wave - où on avait
même démontré qu'on pouvait s'accompagner d'un
simple peigne (Cure) -, voici venue l'ère du
sampler. Un nouveau solo d'Hendrix ? Pas de
problème ! Pouf un vieux vinyle rayé, deux ou
trois notes et on ressort ce qu'on veut avec le
son du maître trafiqué dans tous les sens.
Finis les ampoules au bouts des doigts, les
crampes au poignet, le mal au dos (voir Steve Vai).
Au lieu de passer des semaines, voire des années
avant de sortir un plan acceptable et être
capable de jouer comme ses idoles, il suffit de
repiquer directement l'original.
On
appuie sur un bouton et hop, les héros au
placard... Toute la question reste donc de savoir
si la guitare saura sortir à nouveau le rock de
cette mauvaise passe. Certains y croient d'autres
moins...
Joe
Satriani - Steve Vai
Le maître et l'élève
L'union
fait la force, pour mieux affronter une
récession qui les a touchés de plein fouet sur
leurs dernières productions, Joe Satriani et
Steve Vai se sont enfin associés lors d'une
tournée américaine qui a si bien fonctionné
que le tandem a renouvelé l'expérience G3 en
Europe avec le même succès, même si le duo,
enfin le trio (on ne sait plus trop) ne nous a
laissé, pour le moment, qu'un album frustrant.
Hard
N' Heay : Le succès de la tournée G3 a surpris
tout ceux qui croyaient que l'ère des
guitaristes était révolue, aviez-vous eu le
sentiment d'une récession dans vos carrières
respectives ?
Joe
Satriani : Lorsque j'ai commencé à apprendre la
guitare, le rock n'était pas encore considéré
comme une culture. Il n'y avait pas de radio rock.
Au départ, Led Zeppelin avait même revendu ses
droits d'édition. Ils ne croyaient pas que les
radios pourraient jouer leurs morceaux, ni que l'on
vendrait des partitions. Il n'y avait pas le
moindre professeur de guitare qui enseignait quoi
que ce soit ayant un rapport même lointain avec
le rock. Soudain tout le monde s'y est mis et j'ai
vu ça de façon très positive. Et puis l'intérêt
s'est amenuisé avec les années 90, mais là j'ai
l'impression que ça repart. La tournée G3 est
un succès et je suis persuadé que nous n'aurions
jamais pu faire une telle tournée en 1970,
encore moins en 1980 et je ne me prononcerai pas
sur le début des années 90. Il y a encore des
gamins qui s'y mettent, comme Kenny Wayne
Shepperd ou Johnny Lang, donc tout va bien.
Références
A-t-on
encore besoin de s'identifier à des idoles, les
guitar-héros ? Ou pourrait-on imaginer
uniquement des musiciens qui travaillent la
guitare sans la moindre référence ?
Steve
Vai : J'avais mes héros, c'est certain. Lorsque
j'ai entendu Led Zeppelin, et surtout le solo de
"Heartbreaker" par Jimmy Page, je n'avais
plus qu'une idée en tête : arriver à le
rejouer note pour note. J'ai ensuite commencé à
prendre des cours avec Joe et il m'a fait
connaître Jimi Hendrix. Si ces musiciens n'avaient
jamais existé, mon dieu, je ne pense pas que je
serais là. Même si avant d'entendre parler d'eux,
je trouvais l'instrument lui-même terriblement
attirant... Je dirais même que la guitare me
faisait peur au départ. J'avais un copain qui en
jouait à l'école et je me rappelle que j'étais
complètement terrifié. Je pensais être
totalement incapable de pouvoir en jouer un jour.
Ce n'est que bien plus tard que j'ai surmonté
cette crainte, mais j'ai toujours gardé une
fascination étrange pour l'instrument lui-même.
Joe
Satriani : Serais-je guitariste aujourd'hui sans
certaines idoles ? C'est difficile à dire... Je
ne saurais nier à quel point l'image de Jimi
Hendrix m'a impressionné. Il avait le look le
plus cool de la terre et cela ne nuisait en rien
à son jeu de guitare extraordinaire. Je m'identifiais
autant à sa musique et aux messages qu'il
véhiculait qu'à son apparence. Tous ceux que je
connais et qui possèdent une certaine passion
pour la musique peuvent évoquer un moment de
leur vie, une vision, une rencontre qui a servi
de catalyseur et les a inspirés pour le reste de
leur existence. Pour moi, c'était Hendrix. Sans
lui et quelques autres expériences, notamment
avec mon oncle qui était musicien professionnel,
je serais probablement passé à côté. Une
simple guitare dans un coin est, à peu de chose
près, aussi intéressante qu'une chaise (rires)
! De même que celui qui s'assied sur cette
chaise peut être fascinant, c'est celui qui
prend la guitare qui peut, ou non, la rendre
exceptionnelle.
À
quand remonte cette notion de guitar-héros,
selon vous ?
Joe
Satriani : Je ne sais pas vraiment, chacun a sa
propre définition... Lorsque Link Wray a sorti l'instrumental
"Rumble" (1958), le monde était
différent... Il n'y avait pas, ou peu, de rock'n'roll
pas de distorsions... Il était le premier, c'était
incroyable, mais tout le monde se moquait de lui,
à part quelques gamins plus originaux. Pour
toute une génération, Link Wray était "le"
guitar-hero... Dans un sens lorsqu'un nouveau
guitariste arrive, comme dit Nigel Tufnel, dans
Sinal Tap, il est "le trois-cent trente-cinquième
guitar hero". Il y en a tellement aujourd'hui...
Chaque
décennie a eu ses héros avec, pour ne citer que
les plus évidents : Hendrix, Clapton, Beck et
Page pour les années 60, Blackmore, Van Halen,
Gilmour ou Gallagher, pour les années 70, Rhoads,
Malmsteen, Satriani ou Vai, pour les années 80
et, pour les années 90, sorti de Morello ou, à
la limite Bettencourt, on ne trouve pas de
véritable légende...
Joe
Satriani : Ce n'est pas plus mal... Je
préférerais qu'il n'y ait pas tout ce
cérémonial autour du héros.
Steve
Vai : Je crois que l'on attend simplement un
guitariste qui va arriver avec un jeu
complètement original, très révolutionnaire...
Il y aura à nouveau cette dévotion. Au cours
des siècles, on a toujours trouvé des artistes
qui ont sans cesse repoussé les limites de la
virtuosité en piétinant les règles établies.
Ce qui change c'est l'époque, la culture... Mais
nous sommes encore dans le siècle de la guitare.
C'est certainement l'instrument qui a le plus
marqué depuis des dizaines d'années. Son destin
est sans doute dans les mains d'un gosse qui est
encore à la maternelle au moment où je te parle.
Un beau jour, en une chanson de deux ou trois
minutes, il va à nouveau ouvrir de nouvelles
possibilités... À moins qu'effectivement nous
soyons en train de vivre les débuts d'une
nouvelle famille d'instruments.
Avec
l'écurie Mike Varney en tête, n'y a-t-il pas eu
surproduction dans le domaine de la guitare ? Les
originaux n'ont-ils pas souffert de cette armée
de virtuoses qui ont surgi après Surfing With
The Alien et les premiers albums de Malmsteen ?
Steve
Vai : Le monde est ainsi fait... Même la nature
est basée sur la surproduction. Je ne suis pas
persuadé que les précurseurs subissent tant que
ça la concurrence. Cela arrive dans tous les
genres de musique. Quelqu'un se pointe avec une
idée intéressante et soudain une foule de gens
s'identifient à ce qu'ils font. Lorsque Joe est
arrivé, il a proposé une musique originale,
claire et mélodique. Certains préfèrent
repiquer ce genre d'idées et ne voir que l'aspect
technique. J'ai entendu de nombreux guitaristes
jouer pratiquement comme Yngwie Malmsteen ou Joe.
Mais il ne faut jamais oublier d'où viennent les
idées. Il faut bien plus qu'une simple imitation
pour passionner les gens. Mais il faut respecter
aussi le travail des autres guitaristes. C'est
peut-être grâce à eux que nous sommes encore
là aujourd'hui. En ce qui me concerne, j'ai eu
la chance de voir Joe jouer depuis des années et
je ne nierai pas qu'il m'a énormément inspiré.
Joe
Satriani : Il faut relativiser ce que l'on croit
être une vérité... En Inde, en Chine, au
Pérou, connaît-on ce genre de problème ? Non,
je ne crois pas... Nous sommes là, à Paris, et
nous discutons sur la surproduction des
guitaristes. Il faut avoir une vision plus large.
Lorsque Steve ou moi, ou même Eddie Van Halen,
qui est probablement le plus symbolique des
guitaristes apparus ces deux dernières
décennies, avons commencé, nous avions toutes
les raisons de renoncer. Il y avait le disco.
Nous pouvions nous dire : « Mais merde, nous ne
sommes qu'une bande d'attardés. Comment pouvons-nous
jouer encore de la guitare ? Allons plutôt nous
acheter des costumes colorés pour aller sur les
pistes de dance. » Mais nous nous sommes
acharnés. Nous avons continué à faire ce que
nous voulions, ce qui est le principe même du
rock. Cela me rappelle cette jolie phrase de Zack
De La Rocha : « Fuck you, I won't do what you
tell me (allez vous faire foutre, je ne ferai pas
ce que vous me dites) ! »
Steve
Vai : Ce n'est peut-être pas très profond, mais
c'est dit avec conviction, colère et on sent
vraiment la "rage" de Zack (rires).
Joe
Satriani : Je vais te dire... Mike Varney m'a
jeté lorsque je suis allé le voir il y a des
années avec mon premier album. Il m'a expliqué
qu'il n'aimait pas et que personne ne l'achèterait.
D'après lui, ce n'était pas ce que les gens
cherchaient... Depuis, j'ai l'impression qu'il a
changé d'avis, comme tous ceux qui pensent à la
musique en termes de statistiques ou d'études de
marché.
Bosser
huit heures...
En
1997, les conseils ont-ils changé, lorsqu'il s'agit
d'aborder la guitare ? Avant c'était « bossez,
bossez, bossez... » Est-ce encore valable
aujourd'hui ?
Joe
Satriani : C'est toute la question... Le talent
est-il nécessaire ou suffit-il de bosser comme
un fou pour y arriver ? Je suis certain que
Mozart a énormément travaillé, mais une année
de travail de Mozart nous prendrait au moins dix
mille ans à nous. Il nous faudrait des mois de
concentration avant d'arriver à créer une
oeuvre qu'il a composée en prenant son petit
déjeuner. On voit ça très bien chez les jeunes
enfants. Lorsqu'ils sont réellement passionnés
par quelque chose, ils observent le lundi et ils
sont souvent capables de le reproduire le mardi,
sans que l'on comprenne comment ils ont fait...
On n'est donc pas près d'expliquer ce qui peut
se passer dans un cerveau ni quelles en sont les
limites.
Steve
Vai : Lorsque j'ai travaillé avec ce groupe de
gamins, Bad 4 Good, Thomas McRocklin', le
guitariste, était une sorte de surdoué. Je lui
montrais un plan difficile et dès le lendemain
il était capable de le rejouer. On croit
toujours qu'il existe des limites, mais l'histoire
vient souvent prouver le contraire.
Quelques
recommandations, pour finir ?
Steve
Vai : Le seul conseil utile que je donnerais
aujourd'hui, c'est de faire attention à la
façon dont vous êtes assis, tenez-vous droits...
Sérieusement ! Lorsque j'ai commencé, je ne me
suis pas soucié de ma position et j'ai fini par
me ruiner la colonne vertébrale. J'ai subi
plusieurs opérations. Alors ne faites pas la
même erreur que moi.
Il
faut attaquer ton prof, ça mérite un procès !
Il ne t'avait pas mis en garde ?
Steve
Vai : Non, mais il me tapait sur les doigts quand
je ne travaillais pas assez...
Joe
Satriani : Sans oublier quelques décharges
électriques de temps à autres pour lui
apprendre la discipline (rires)...
Steve
Vai : C'est vrai ça, pourquoi ne m'as-tu pas dit
de me tenir droit ? Je vais prendre un avocat et
te faire payer mes opérations du dos (rires) !
Steve
Lukather
Le "banni"
Troisième
échappée en solitaire pour le guitariste de
Toto. Rarement démonstratif sur album, il l'est
encore moins sur ce Luke et, s'il prend ses
distances par rapport à son groupe, qui ne s'est
pas séparé (il insiste). Il n'en profite donc
pas pour se laisser aller à un déballage de
virtuosité dont on le sait capable. Compositeur
et chanteur autant que guitariste, il est
toujours resté méfiant vis à vis du créneau
instrumental et des projets trop "guitaristiques".
En cela il ne se range pas vraiment aux côtés
de Vai et Satriani, au-delà de tout le respect
qu'il garde pour eux.
Steve
Lukather : Je ne ressens plus le besoin de me
faire mousser en tant que guitariste. Live je me
laisse aller autant que j'en ai envie, je me
lance dans de longs solos, mais sur album, il s'agit
avant tout de composer de bonnes chansons et de
travailler le son, le chant... Il y a tellement
de guitaristes qui font ça bien mieux que moi.
Je laisse les albums de guitare à Satch, Vai,
Eric Johnson... Lorsque je me pose la question «
le monde a-t-il besoin d'un guitariste
instrumental de plus ? », la réponse est non.
Je les adore mais je ne me vois pas uniquement
comme un guitariste. Je n'ai jamais fait partie
de la famille des guitar-héros. Je crois que je
suis né trop tard. J'aurais dû venir au monde
en 1947. Tous les musiciens dont je me sens
proche sont de cette génération. Je vais
produire le prochain album de Jeff Beck et c'est
vraiment mon héros de toujours. Je le connais
depuis pas mal d'années, mais, dernièrement,
nous nous sommes retrouvés dans le même avion
et c'est là que nous nous sommes mis d'accord
pour son nouvel album. Il m'a même promis de
monter sur scène lors de mon prochain concert à
Londres. Slash sera là aussi... On est tous
potes, vous voyez...
Maladie
honteuse
Hard
N' Heavy : On a le sentiment que la virtuosité
est presque devenue une maladie honteuse...
On
trouve toujours les mêmes guitaristes qui jouent
sensiblement la même chose, mais la presse a
décidé un beau jour qu'elle les détestait. Moi,
la presse m'a toujours haï, alors je m'y suis
habitué. Mais regardez, la tournée G3 a été
une réussite et je suis ravi pour Steve et Joe,
ce sont mes amis. Mais pour certains journalistes,
savoir jouer d'un instrument est toujours suspect.
Nous sommes à la fin d'une décade et les gens
sont à nouveau fatigués d'entendre le même
discours. Et puis quels sont les musiciens qui
remettent toujours en cause la technique ou la
virtuosité ? Uniquement ceux qui ne savent pas
jouer ! Lorsque l'on ne sait pas jouer vite on a
la haine contre ceux qui en sont capables. En
revanche, j'ai rarement vu ceux qui savent jouer
se permettre de narguer les autres.
Revenons
en arrière, plus précisément à tes débuts.
Quel a été le premier déclic pour toi ?
Je
devais avoir sept ans et mon père m'a offert une
guitare et un album des Beatles. Je n'ai pas
cessé de jouer depuis. Par la suite, j'ai
découvert Hendrix et Jeff Beck, puis Clapton,
Page, Gilmour...
Ces
exemples étaient indispensables pour progresser
?
Bien
sûr. J'écoutais ce qu'ils faisaient, je
trouvais ça incroyable et je n'avais plus qu'une
seule idée : arriver à comprendre et reproduire
leurs idées, leur son... Toute ma vie, je me
suis imaginé que j'étais assis en face de Jeff
Beck et qu'il me donnait des cours. Et finalement
c'est arrivé il y a quelques mois. Je me suis
même mis à jouer sans médiator, comme lui.
Cela m'a ouvert de nouveaux horizons. Pour moi, c'est
Jeff le dieu suprême.
Retour
de bâton
N'as-tu
pas ressenti comme un rejet de cette approche
studieuse de la guitare au début des années 90
?
C'était
le retour de bâton inévitable. On en est
arrivé à un point où les gamins se sont dit qu'ils
ne pourraient jamais jouer comme ça un jour et
qu'en y réfléchissant, ils n'avaient pas du
tout envie de s'y mettre. D'autant que la plupart
des guitaristes ont complètement oublié la
musicalité et le travail de composition en
chemin. Les jeunes ont donc fini par penser : «
Et merde, on va abaisser la tonalité de la
guitare pour avoir un son bien gras et jouer avec
une "attitude". » Et c'est comme ça
qu'est venue la vague alternative. Je ne leur
donne pas tout à fait tort... Mais, comme
toujours, il y a eu une réaction et on revient
à des parties de guitare plus élaborées. Il
existe encore un grand respect pour les bons
musiciens. Cela ne vient peut-être pas des
médias... Regarde ce qui s'est passé, tous ces
groupes sympas de Seattle se sont séparés.
Soundgarden et Alice In Chains n'existent plus et
je ne parle pas du drame de Nirvana. C'étaient
des groupes très prometteurs, mais le
raisonnement ne pouvait pas tenir sur une longue
période. Je ne comprends pas que l'on puisse
traiter un beau jour certains musiciens comme des
criminels et les comparer à d'autres beaucoup
plus "sincères". Merde, nous n'avons
jamais tué personne !
Et la
vague techno, crois-tu que les machines vont
éliminer un instrument comme la guitare ?
Personnellement,
j'aime me servir de certaines machines, mais
elles ne remplaceront jamais un musicien. Les
machines sont incapables d'improviser. Elles ne
peuvent que resservir le même programme. Au bout
d'un moment c'est gonflant. C'est sympa si on est
sur une piste de dance et qu'on est sous extasy,
on décolle. Mais cela ne s'applique pas à un
public attentif et concerné par la musique. On
ne peut jamais prévoir ce qui va arriver. Qui
sait ? Le prochain genre à la mode sera peut-être
un retour au rock progressif comme au temps de
Genesis ou Yes... Et là je suis certain qu'il y
aura pas mal de guitares.
Ritchie
Blackmore
Le "ménestrel new age" ?
Smoke
On The Water... TENTENTEN TENTEN TENTEN »... Le
riff est connu à travers toute la galaxie et on
ne saurait dénombrer le nombre de vocations qu'il
a suscitées, s'il ne fallait retenir qu'un
coupable c'est bien Ritchie Blackmore. Et
pourtant il n'est pas non plus le meilleur avocat
de la confrérie des guitaristes. Loin s'en faut,
son nouvel album, Shadow Of The Moon, est aussi
éloigné que possible de ce qu'on pouvait
attendre d'un album solo du guitariste de Deep
Purple et Rainbow. On ne peut, du reste, le
considérer comme un album solo, le projet étant
basé sur sa collaboration avec la chanteuse,
également sa compagne, Candice Night (d'où le
subtil intitulé Blackmore's Night), dans un
registre qui évoque plus le folk celtique ou la
renaissance que quoi que ce soit de son passé au
sein de Purple ou de Rainbow.
Ritchie Blackmore : Ma musique et mon jeu de
guitare viennent autant du rock que de la
renaissance. Je reste persuadé que certains sons,
certaines harmonies du rock viennent aussi bien d'Europe
que des Etats-Unis. Il y avait un parfum de
musique médiévale ou renaissance dans Rainbow,
mais j'ai enfin pris la liberté de m'y plonger
totalement avec cet album. De plus, je n'aurais
jamais pu demander aux chanteurs avec lesquels j'ai
travaillé de chanter comme Candice le fait sur
cet album. Je ne vois vraiment pas Ian Gillan
chanter le moindre morceau de Shadow Of The Moon.
Tout
simplement...
Hard
N' Heavy : Ce n'est pas vraiment l'album de
guitare que l'on attend de Ritchie Blackmore
depuis des années...
Je n'écoute que rarement des albums de guitare.
Je continue à travailler l'instrument, mais je
ne m'intéresse plus vraiment à ce qui se fait
dans le domaine de la guitare. Je crois qu'il y a
eu trop de guitaristes. On est arrivés à
saturation. Je suis conscient qu'il existe d'excellents
musiciens, mais je n'ai pas l'impression qu'il se
passe de choses vraiment nouvelles. Dans les
années 50 et 60, tout est allé si vite. Ca s'est
ralenti dans les années 70 et, même s'il y a de
bien meilleurs musiciens aujourd'hui,
techniquement parlant, j'ai l'impression qu'ils
se contentent de jouer vite et de multiplier les
démonstrations. Au bout d'un moment, c'est
lassant, on a envie de leur dire : « Hé, calmez-vous
un peu, jouez simple, jouez quelque chose que l'on
puisse siffler, que l'on puisse ressentir... »
Certains
ne manqueront pas de penser que tu es l'un des
principaux responsables de cette approche de la
guitare... Nombre de ces musiciens sont tes
"descendants".
Je sais... Mais c'est allé au-delà de ce que je
défendais. Le jeu rapide est une chose, le
mitraillage une autre... Mais nous avons tous
besoin d'avoir des héros, parfois on arrive à
les surpasser. Je ne crois pas que l'on se
donnerait autant de mal sans avoir d'exemples
réels.
Au
cours de cette période d'apprentissage, quels
étaient tes "héros" ?
Cela
allait de Les Paul à Chet Atkins, en passant par
Django Reinhardt, Hank Marvin, Buddy Holly, Duane
Eddy, Scotty Moore, ou Cliff Gallup... Je n'ai
pas perdu ma technique électrique, mais j'ai
travaillé d'autres styles ces dernières années.
Tes
idoles ont-elles changé depuis, ou gardes-tu les
mêmes héros ?
Après
avoir joué pendant plus de trente ans, j'ai pas
mal changé... Je n'ai plus vraiment de héros,
mais j'apprécie des musiciens très différents,
comme Adrian Legg ou Leo Kotke. Nous sommes en
train de répéter en vue d'une tournée pour
Blackmore's Night et cela m'a fait complètement
revoir certaines techniques sur scène, d'autant
que nous allons adapter des titres de Rainbow ou
de Deep Purple. Nous avons essayé "Perfect
Strangers" et je n'aurais jamais cru que
cela puisse fonctionner aussi bien en acoustique.
Il y a même des chances pour que nous jouions
"Child In Time".
Ce
nouveau projet marque-t-il la fin de la guitare
électrique, et de Rainbow par là même ?
Non,
j'avais simplement besoin de faire une pause.
Nous avons déjà commencé à travailler sur des
compositions pour le prochain Rainbow. Mais j'ai
également six nouveaux titres pour Blackmore's
Night. Je pense que je continuerai à assurer les
deux. Il ne nous restera plus qu'à compter le
nombre de fans qui vont se plaindre de ce projet.
Mais ce sera peut-être le contraire, on me
demandera peut-être de jouer de moins en moins
avec Rainbow. Quoi qu'il arrive, je ne suis pas
encore lassé par la guitare électrique.
Jean-Pierre
SABOURET
«
Une simple guitare dans un coin est, à peu de
chose près, aussi intéressante qu'une chaise.
»
Joe Satriani
« Le
destin de la guitare est sans doute dans les
mains d'un gosse qui est encore à la maternelle.
»
Steve Vai
« Le
prochain genre à la mode sera peut-être un
retour au rock progressif comme au temps de
Genesis ou Yes... Et là je suis certain qu'il y
aura pas mal de guitares. »
Steve Lukather
« Le
jeu rapide est une chose, le mitraillage une
autre... »
Ritchie Blackmore
Source:
www.p-point-a.com/le-mag/
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