Source: Guitarist
Magazine N°155 Avril
S'IL
NE DEVAIT RESTER QU'UN "SESSION MAN".
CE SERAIT STEVE LUKATHER. CE CALIFORNIEN ALIGNE
UN NOMBRE INCALCULABLE DE SÉANCES ET N'A JAMAIS
CESSÉ DE DISTILLER DES PARTIES DE GUITARES POUR
TOUTES LES PLUS GRANDES STARS MONDIALES. RETOUR
SUR UN PARCOURS EXCEPTIONNEL. CARLOS SANCNO.
Toto demeure lexemple le plus concret de la
qualité technique des musiciens. Les membres du
groupe, faut-il le rappeler, se sont rencontrés
dans les studios les plus prestigieux de
Californie. À force de rafler toutes les
séances, Steve et ses acolytes jouent, rient et
sympathisent à chaque séance et deviennent les
musiciens de séance les plus demandés de la
côte ouest. À 1200 dollars -8400 francs - la
séance, en 1977, ils sont même les plus chers,
mais aussi tes plus efficaces. Tellement
efficaces, qu'ils enchaînent parfois jusqu'à
trois séances par jour... Le calcul est vite
fait... Une flopée de stars s'arrache les
services de celui qui deviendra très vite "le"
guitariste de séance par excellence des années
80 (voir encadré). Tout le monde se souvient de
la rythmique légendaire de "Beat It"
de Michael Jackson ou des différents solü
mythiques qui jalonnent les routes de la musique
West Coast. Pourtant, peu de musiciens imaginent
ta difficulté à rentrer dans le sacro-saint
milieu des guitaristes de séance. La musique s
apparente à un microcosme, celui des studios se
fait encore bien plus petit. Être capable de
jouer de tous les styles en un minimum de temps,
et parfois sans jamais avoir écouté les
maquettes, ce n'est pas donné àtout le monde.
Steve Lukather a été l'icône de cette race de
musiciens dotés d'une technique, d'une
précision, d'un sens artistique et d'une oreille
exceptionnelle. Un dur métier, mais qui lui a
procuré de grandes joies. Retour sur le destin
hors du commun de cet homme qui, à six ans
déjà, jouait de La guitare sur les solü de
Georges Harrison avec ses copains, et conserve,
voire cultive aujourd'hui sur scène son syndrome
"Peter Pan":
Comment tes venue cette envie de devenir
musicien de séance ?
Steve Lukather : Je n'ai jamais vraiment voulu le
devenir, je le suis devenu pendant mes années de
foc, entraîné par le regretté Jeff Porcaro et
toute sa troupe. Je devais avoir 18 ans, de
mémoire... Jeff et Mike jouaient avec beaucoup
de gens et ils adoraient mon style de guitare. Du
coup, Jeff m'a imposé naturellement à ses
différentes séances. Petit à petit, je me suis
retrouvé immergé dans ce milieu, sans jamais
vraiment lavoir demandé. Un accident de parcours
certes bienheureux.

Tu
réalisais, â cette époque, ce que tu faisais ?
Non, même si je jouais avec la plupart de mes
idoles comme Bozz Scaggs et d'autres qui ont
bercé mon adolescence. Ce n'est que bien plus
tard que j'ai compris que j'avais joué sur les
albums les plus importants de toute une
génération, même si j'ai aussi joué sur des
merdes (rires).
Quelles étaient, dans les années 70,
tes principales qualités nécessaires pour être
un guitariste de séance ?
Beaucoup pensent que c'est un métier facile,
mais ils se trompent. Il demeure impératif d'être
incroyablement talentueux pour rester toujours au
top et avoir une ouverture musicale très large.
Être capable de répondre présent en toute
circonstance dans tous les répertoires qui
existent. Un piètre guitariste ne pourra jamais
occuper ce job. Il ne suffit pas de savoir lire
la musique, cette partie de notre métier est la
plus simple et le minimum demandé.
Justement, travaillais-tu avec des
partitions, ë partir de maquettes... ?
Non, sauf pour les musiques de films, où le
travail se révélait plus rigoureux. Lors d'une
séance, j'avais toujours le même rituel :
après m'être installé, je branchais mon
matériel, j'écoutais en même temps, une ou
deux fois, la maquette de lartiste, puis j'enregistrais
quasi immédiatement mes parties de guitares. À
la fin de La première prise, je demandais tes
changements qu'ils souhaitaient que j'apporte, je
les réalisais, puis je repartais à la séance
suivante. En général, il ne me fallait pas plus
de trois ou quatre prises pour y parvenir. J'ai
toujours laissé parler mon instinct, c'est lui
qui a fait la différence àchaque fois. C'est
aussi grâce à ma rapidité que je grillais les
autres guitaristes de séance qui tournaient à
Los Angeles.
Tu es réputé pour être Fun des
guitaristes qui possède le plus de séances ë
son actif. Cette étiquette t'a d'ailleurs suivi
longtemps. Comment la vis-tu ?
À raison de douze heures de séances par jour,
six dans la journée et six en soirée, pendant
plusieurs années, je ne peux renier cette
étiquette. Cependant, très longtemps, elle m'a
agacé. Je trouve que ceux qui me font collée
ont toujours leurs doigts au fond du cul. Depuis
1977, je suis guitariste, compositeur et chanteur
du groupe Toto et depuis les années 90, j'ai
levé le pied sur les séances pour ne me
concentrer que sur le groupe. Alors, il faudrait
peut-être qu'ils se retirent les doigts du cul
!!! De toute façon, je continue à très bien
vivre de mon métier et ils peuvent penser ce qu'ils
veulent, au final : je les emmerde...
Comment expliques-tu que les principaux
musiciens de studio de l'époque se sont
retrouvés â former Toto ?
J'ai toujours joué dans un groupe de rock et...
nous étions les meilleurs, disons que c'étaient
les meilleurs avec lesquels j'avais (habitude de
jouer. Nous nous entendions très bien
musicalement et humainement. De plus, nous n'étions
pas légion non plus. Il y avait quelques
guitaristes, mais à part Jeff et Steve Gadd, et
plus tard Vinnie Collaiuta, les batteurs étaient
assez peu représentés dans ce circuit. Jeff et
Mike Porcaro avaient squatté Les séances (rires).
Revenons â notre sujet, les séances se
révèlent-elles finalement toutes identiques ?
Non. Latmosphère et la musique donnent un aspect
unique à chaque séance, même si tu enregistres
avec le même artiste plusieurs fois de suite.
Toutes les fois que tu te mets dans la cabine et
que Von te demande de jouer, tu ne sais jamais ce
qu'il va sortir. Parfois, tu exploses de rires
tellement le résultat se révèle navrant et d'autres
fois, tu remercies le ciel de t'avoir donné l'inspiration
et La chance de lavoir saisie pour avoir joué la
note juste ou le riff qui te coiffe. Lart, et la
musique en particulier, provient de ces instants
magiques qui ne se répètent jamais mais que
nous recherchons tous à chaque instant.
Comment viviez-vous ces moments
privilégiés ?
Nous étions plutôt timides au départ, mais
très vite avec (assurance, Jeff et moi avions un
comportement à la limite de (intolérable
des punks buvant des titres de bière et fumant
des joints à longueur de journée ! Nous
trouvions drôle d'avoir le comportement de
rebelles qui s'amusent comme des gamins, tout en
étant irréprochables professionnellement. Nous
savions que cela en agaçait certains mais qu'ils
ne voulaient pas embaucher d'autres musiciens à
notre place, alors nous en profitions jusqu'à
donner des séances plus qu'épiques, je te le
promets. Demande à Barbara Streisand...
Malheureusement, je ne pourrais pas t'en narrer
le centième, tellement nous avons poussé le
bouchon trop loin.
Pourtant, au regard des artistes qui
figurent sur la liste de ceux pour lesquels tu as
enregistré...
Et alors ! Ils n'engageaient pas un chercheur en
médecine ni en métallurgie, mais un musicien
capable de leur donner le meilleur d'eux-mêmes
afin d'apporter à leur travail la touche magique.
Si j'avais été incapable de cela et que je n'étais
que le petit con qui vient foutre le bordel dans
le studio, personne ne nous aurait rappelé. Les
artistes reconnaissaient nos valeurs, ils s'en
servaient et nous étions payés pour. C'est tout.
Qu'en est-il des rumeurs selon lesquelles
tu aurais remplacé des guitaristes de groupes
mythiques qui étaient incapables d'enregistrer
en studio ?
(Rires). C'est vrai, c'est arrivé plein de fois
! J'ai enregistré autant de disques sur lesquels
j'ai été crédité que ceux sur lesquels je ne
l'ai pas été. J'ai joué notamment sur L'album
"Dream Police" de Cheap Trick, pour la
plupart des séances de guitares du groupe The
Tubes, et qui n'arrive toujours pas à reprendre
correctement mes solü (rires). Même pour Kiss,
Gene Simmons n'étant intéressé que par (argent,
c'est Mike Porcaro qui a enregistré bon nombre
de ses parties de basse. Cette méthode se
révèle très courante à Los Angeles. Même
encore aujourd'hui, plus que jamais et personne
ne le remarque...
Penses-tu justement que les séances se
révèlent plus faciles de nos jours ?
Oui, il existe beaucoup de jeunes groupes et de
mauvais guitaristes qu'il faut remplacer à la
dernière minute en séance ! Ils écrivent des
chansons simples, mais qu'ils n'arrivent pourtant
pas à mettre en place. La plupart de ces groupes
ne sont que du "show" et les maisons de
disques tentent de tes convertir en business.
Parfois, cela marche plutôt bien. Cela me navre
de voir des gamins, à la carrière rapide, qui
rêvaient d'une vie de rock stars et qui n'ont
aucun talent, mais qui vendent des disques par
palettes et qui ne méritent même pas d'être
exposés.
Sur certaines tournées, les artistes
font signer des clauses de confidentialité.
Existe-t-il ce genre de procédé pour les
séances ?
Bien sûr ! Personne n'a envie de voir étaler sa
vie intime, ses préférences sexuelles ou son
addiction aux drogues dans les journaux
âscandales. Je le comprends très bien,
cependant je n'ai jamais signé quoi que ce soit.
Comment vois-tu évoluer cette
corporation ?
Les excellents musiciens de studio vivront
toujours très bien de leur travail. Toutefois,
la propagation, ces dernières années, des
homestudios a fait considérablement baisser Le
nombre de séances. Cependant, les bons
guitaristes se font moins nombreux aussi, il y a
donc une justice, non ? (rires). Les jeunes
veulent devenir des rock stars et pour le devenir,
il n'est pas nécessaire d'être un excellent
musicien, mais d'avoir une bonne gueule et une
attitude (rires)... De mon temps, nous
pratiquions l'instrument plus de douze heures par
jour, aujourd'hui, les instrumentistes pensent d'abord
à draguer, boire, se défoncer et quand ils ont
le temps, à jouer de la musique ! Session Man n'est
plus un métier qui donne envie. Du coup, la
concurrence se révèle moins importante, tant
mieux pour les vrais musiciens.
Quelles sont les choses les plus
difficiles dans ce métier ?
Les heures. Les plannings surchargés, les heures
passées d'un studio à un autre, sans faire de
musique. Et, les décibels qui ont finit par
avoir raison d'une partie de mes qualités
auditives. J'ai aussi les oreilles endommagées
à force de les avoir collées pendant des heures
et des heures à un casque qui me balançait de
la musique très forte.
Vas-tu définitivement abandonner les
séances ?
Comment vais-je pouvoir refuser de jouer avec des
gens comme Herbie Hancock, Mc Cartney, Elton John,
Mick Jagger et toutes ces stars qui font rêver
le monde entier, même moi... ? C'est un honneur
de les accompagner, ne serait-ce que le moment d'une
séance !!!
Qu'est-ce que ce métier t'a apporté ?
La plus belle expérience du monde. La gloire, l'argent,
la célébrité et le plaisir de vivre de ma
musique, même si j'ai gagné bien plus d'argent
et de popularité avec Toto. J'ai joué avec les
plus grandes stars du monde et j'appartiens au
plus grand groupe de rock "mainstream"
du monde.
Un conseil pour ceux qui voudraient
suivre ta trace ?
Personne ne le voudrait, c'est une vie tellement
dure... IL n'y a pas une grande place pour la
créativité. Cependant, si certains sont assez
fous pour te vouloir, je ne dirais qu'une chose :
ne faites jamais que des séances pour les autres.
Travailler toujours en parallèle sur votre
musique, elle vous permettra de toujours garder (énergie
afin d'aller jouer parfois de la musique de merde,
juste pour vous acheter une nouvelle maison, ou
une nouvelle voiture... (rires) !
QUELQUES B.O.F.
Dune, Two Of A Kind, Footloose, Arthur, Zapped,
In Harmony 2, Wildcats, St Elmos Fire, Back To
School, Raw Deal, Road House, For the Boys,
Straight Tatk, Balko.
SES PRINCIPALES COLLABORATIONS
(Une liste exhaustive avec seulement les plus
illustres artistes)
Asia, Chet Atkins, America, Georges Benson,
Michel Berger, Stephen Bishopp, Greg Bissonette,
Michael Bolton, Laura Branigham, Jackson Browne,
Belinda Carliste, Kim Carnes, Ceronne, Peter
Cetera, Cheap Trick, Cher, Chicago, Desmond Child,
Yves Choir, Éric Clapton, Joe Cocker, Richard
Cocciante, Jimmy Cliff, Alice Cooper, Peter Criss,
David Crosby, Christopher Cross, Neil Dianmond,
Earth Wind And Fire, David Essex, Lara Fabian,
Far Corporation, David Foster, Peter Frampton,
Aretha Franklin, David Gartield, Art Gartfunkel,
Gilberto Gill, Hall and Oates, Herbie Hanckock,
Don Henly, Withney Houston, David Hungate, James
Ingram, Germaine Jackson, Michael Jackson, AL
Jarreau, Jefferson Airplane, Elton John, Quincy
Jones, Rickie Lee Jones, Kassav, Chaka Khan, ffl
La Bounty, Cherry[ Ladd, Michal Landau, Kenny
Loggins, Los Lobotomys, Larry Canton, Manhattan
Transfert, Richard Marx, Johnny Mattis, John Maya[,
Paul Mc Cartney, Michael Mc Donald, Meat Loaf,
Joni Mitchell, Graham Nash, Randy Newman, Obvia
Newton John, Stevie Nicks, Cozy Powell, Billy
Preston, Lionel Ritchie, Lee Ritnour, Kenny
Rodgers, Diana Ross, Bozz Scaggs, Bozz Seger,
Spinal Tap, Stelly Dan, Rod Stewart, Barbara
Streisand, Donna Summer, Tubes, Van Halen, Dione
Warwick, Roger Waters, John Wetton, Peter Wolf,
Stevie Woods, Dzewill Zappa, Warren Zevon...
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