Steve Lukather, la vie devant soi

1997


Par Olivier BOASSON

Un album solo très rock ("Luke") déjà dans les bacs. Un autre, plus léché, encore en gestation. Un Toto dans les tiroirs. Un Jeff Beck sur le feu. Un studio en point de chute. Une tournée en point de mire. A 39 ans, Steve Lukather redouble d'ardeur, change de guitare et découvre les joies de la photo en plein air.
Si les gang­ members s'en mêlent, ça risque de devenir drôle...". Steve Lukather grimaçe derrière ses lunettes de soleil. Les trois chi­canos sont à deux cents mètres environ. Flottant presque dans l'air surchauffé, ils remontent tran­quillement la voie ferrée, mains dans les poches et sacs sur le dos. "On aurait vraiment pas dû venir ici. C'est un coin dangereux. La voie ferrée délimite le territoire dune des bandes du quartier.. Il faudrait mieux se tirer, et tout de suite." Les trois types sont à cent mètres. Un dernier cliché, et Luke décroche. On remballe sur le ballast, le plus naturellement possible, avant de gagner la voiture, garée dans l'impasse en contrebas, juste derrière une grille noiraude man­gée par la rouille. Il suivent. Luke se tient près du coffre, souriant mais tendu. "Trop tard. Maintenant, c'est une question de chance. Vous croyez que vous aurez de la chance aujourd'hui ?" Inconscients sans doute, on acquiesce. Les mômes passent leur chemin sans même un regard pour le coûteux matos photo ou la Music Man flambant neuve. lis s'éloignent, puis disparaissent au coin de Magnolia Avenue. Luke monte à l'arrière. "Voilà, on a eu de la chance. La plupart de ces gosses trimbalent des flingues dans leurs sacs. Bienvenue à Los Angeles les gars..."

Si Luke rechigne à voir son existence bêtement abrégée par un pruneau de 9 mm, c'est au moins pour quatre raisons. L'appétit de vivre d'abord. Débarassé de ses kilos en trop et cuit à point par le soleil du Mexique, le frontman multiplatine de Toto pète de santé. La descendance ensuite. Cristina, douze ans, et Trevor, dix ans, s'intéressent de plus en plus à la musique, ce qui n'est pas pour déplaire à leur géni­teur. La guitare aussi. "Luke", son troisième LP solo, est le disque le plus rock qu'il ait jamais forgé. Le Steakhouse enfin. Ce studio, pro­priété de Steve et du producteur­ingénieur du son Tom Fletcher, abritait il y a quelques semaines le batteur Abraham Laboriel Jr., le bassiste Pino Palladino, et l'im­mense Jeff Beck, venu garnir les placards à bandes en prévision d'un nouveau LP à paraître cet automne. On le voit, il serait incon­venant de se faire perforer le buffet entre deux aiguillages quand la vie vous fait de telles avances. Répandu sur le cuir noir d'un canapé ventru, entre un magnéto Ampex et quelques gig-bags dodus, Steve Lukather allume une cibiche et entame la discussion.

Par quel miracle t'es-tu retrouvé producteur du prochain album de Jeff Beck ?
Well, Jeff a besoin d'être entouré pour mener à bien ses projets. Il devait monter un groupe pour Terence Trent D'Arby, mais ça n'a pas fonctionné, alors je lui ai pro­posé de venir enregistrer quelque temps ici. Nous avons d'abord tra­vaillé ensemble sur les compos,
puis, de fil en aiguille, j'en suis venu à jouer quelques parties de guitare et à assurer toute la produc­tion. Pour moi, il n'y a rien au-des­sus de ça. Il n'est pas question de travail ou d'argent. Je joue avec Jeff Beck, point, et c'est le gig ulti­me. Jeff est mon héros. Un deuxiè­me Hendrix.

A quoi ressemblent les morceaux ?
II y a un morceau chanté sur lequel Jeff a trafiqué sa voix. Ça s'appel­le Jamming With Jesus et c'est plu­tôt drôle. Tout le reste est instru­mental, très guitare, et très bluesy. Lenny Castro et Luis Conte ont ajouté des percussions, il y a un du pedal-steel sur un titre, un chouïa de claviers, et j'ai joué quelques petites choses. Nous avons cherché un son cru et moderne. Jeff réagit instinctivement au son. Les musi­ciens en eux-mêmes ne l'intéres­sent pas vraiment. Il aime les musiques étranges, novatrices. Quand il tombe sur un son qui l'in­téresse, que ce soit une voix bulga­re ou de la flûte japonaise, il me dit "Je veux sonner comme ça", et on essaie d'y parvenir. C'est un indi­vidu vraiment unique. Un génie dans le vrai sens du terme. Quand il entend quelque chose qui l'ac­croche, il cherche un moyen de le reproduire à la guitare, mais comme il n'a jamais étudié la musique de manière scolaire, il n'utilisera presque jamais un doig­té rationnel. Sa façon de tenir la guitare est unique, et les sons qu'il en sort aussi. Je me souviens avoir joué en première partie de son groupe à l'époque de "Guitar Shop", lorsque je venais de sortir "Lukather". Un jour, je l'ai enten­du qui jouait Where Were You à la perfection dans sa loge. Je suis entré et je me suis aperçu qu'il était branché dans un petit ampli Cube Roland pour claviers !

J'éspère que tu avais mieux à lui offrir pour ses séances !
II s'est branché dans un Marshall Plexi Reissue et un Fender Bassman Reissue. Ses Strat Signature et sa Tele sont encore ici (nous passons dans un réduit empli de flights, Luke sort des étuis quelques Strato Signature amo­chées).

Jeff est toujours aussi solitaire ?
Je ne lui connais pas cette tendan­ce. Il est très amical avec moi. On rigole beaucoup. Il lui a fallu un peu de temps pour s'ouvrir, mais à mon avis, c'est plus par timidité qu'autre chose. Le mythe qui l'en­toure fait le reste : un gars insaisis­sable qui sort un album tous les huit ou neuf ans, qui tourne pas ou peu, ça marque les esprits... C'est devenu une légende. Il faut dire que tout ce qu'il fait est tellement grand.

A entendre "Luke", tu ne te débrouilles pas mal non plus
(rire) Ouais, enfin, j'ai quand même failli l'appeller "Shameless Use Of Influence" ("Les Influences Honteusement Pompées"). Toute la musique que j'ai écoutée dans ma jeunesse - Hendrix, Beatles, Bob Dylan, Rolling Stones, Pink Floyd - est représentée ici avec une produc­tion un peu plus flatteuse. C'est un album de chansons avant tout, et toutes ces chansons sont axées sur la guitare.

Pourquoi as-tu recruté Phil Soussan et Gregg Bissonette ?
Parce que je ne voulais pas dévier vers la fusion. Je peux faire ça avec Los Lobotomys (le supergroup que Steve avait formé avec Simon Philips, David Garfield, et John Pena pour l'album "Candyman"). Nous devons d'ailleurs enregistrer un nouvel album des Lobotomys d'ici la fin de l'année... Bref. Il y a longtemps que j'avais envie de tra­vailler avec Phil, mais il donnait dans le heavy rock tandis que je jouais une musique très léchée. Avec "Luke", nous avons trouvé un terrain d'entente. Il a complété certaines compositions et participé aux textes, ce dont je ne m'occupe pratiquement jamais de toute façon parce que je ne me considère pas comme un bon parolier. Pour la batterie, j'ai demandé à Gregg de jouer lâche. Il a eu de bonnes idées pour remplir les morceaux avec ses toms car nous avions très peu de percussions en renfort.

C'est ça l'essence de "Luke" ? Un power trio et quelques over­dubs ?
Exactement. La plupart des pistes de guitare sont des premières prises, solos compris. C'est le cas de Tears Of My Own Shame et Bluebird notamment. J'ai voulu les rectifier, mais tout le monde m'a supplié de ne toucher à rien. Pour une fois dans ma vie, je me suis laissé convaincre. Au lieu d'effacer tout de suite ce qui me déplaisait, j'ai essayé de le garder quelques jours en l'écoutant de temps en temps. En général, je découvrais qu'il y avait une vibration un peu spéciale. II se passe quelque chose quand tout le monde joue dans la même pièce. Avec l'adrénaline, il m'arrive d'appuyer un peu trop fort sur un accord ou d'envoyer un bend un poil trop loin, mais on sent une énergie dans ces imperfections-là. Pourquoi s'achamer à rechercher la perfection ? J'en ai assez de bos­ser sur des albums parfaits. J'ai fait ça pendant vingt ans. Qu'est ce que ça peut foutre si une note n'est pas parfaitement juste ou si le cycle de l'Univibe tombe à contretemps ? On peut passer sa vie à essayer de parfaire une prise, mais l'énergie du moment est unique.

Les sons de guitare sont directs eux aussi
Je me suis débarassé de mon FI Rose. Music Man m'a fabriqué un vibrato vintage très proche du Fender, et qui fonctionne vraiment. EMG a construit de nouveau micros, et j'ai demandé un contrôle de tonalité parce que je m'en sers à nouveau. J'ai aussi joué sur ma Les Paul '59 et sur mon '51. Music Man m'a envoyé une Axis (ex-modèle Van Halen), qui est vraiment un très bon instrument, et un prototype monté simple-bobinage, excellent également. L'ampli principal était un stack Rivera Bonehead. C'est une tête très complète dotée de canaux séparés munis d'un boost chacun, soit six sons différents. Au début des séances, pendant que Rivera travaillait à la mise au point du Bonehead, j'ai joué sur mon gros système Bradshaw stéréo (voir G&B 16) et sur six ou sept amplis différents : le Marshall Ple­xi ou le Bassman de Jeff, un petit Fender Pro Junior, un vieil Ampeg VT22, un autre Ampeg, extraordinaire, qui ressemble à un B 15 Portaflex pour guitare, ou ce petit Howard Dumble (il désigne un combo tendu de skai chocolat). C'est l'un des premiers. Je crois qu'il date de 78 ou 79. Tous ces amplis étaient isolés en cabine, comme l'Ampeg de Phil. La plupart des effets ont été ajoutés à la console. Il y a quelques délais, mais aucun harmoniseur. J'ai vraiment laissé tomber tout ça maintenant. Idem avec les synthés. II doit y avoir une seule partie de synthé sur "Luke", quelque part dans le solo. Chaque fois que c'était possible, j'ai utilisé une guitare, ou alors un clavier vintage genre Wur­litzer, Hammond, ou Moog.

En matière de son, y-a-t-il une découverte récente qui ait retenu ton attention ?
Les subwoofers pour guitare. C'est un caisson de graves alimenté par un ampli séparé. II faut installer un crossover dans le circuit, et séléctionner ses fréquences si on ne veut pas empiéter sur celles du bassiste, mais ça en vaut la peine.

Ce sera prêt pour les concerts de juin ?
Non, je ne crois pas. J'emporterai très peu de matériel : un ampli, deux délais, un compresseur, une Univibe, et un switcher. Je ne joue­rai aucun morceau de Toto et seu­lement un ou deux extraits de mes albums solo antérieurs. En revanche, je prépare quelques reprises, et j'emmène un guitariste rythmique.

Où en es-tu avec Toto ?
Un album de raretés doit sortir à l'automne. II y aura des tas de cho­ses étonnantes. Du live enregistré au festival de Montreux, des faces B pratiquement inconnues... Il fau­dra transférer en numérique, re­mixer, et préparer un tracklist cohérent. Je m'occuperai de ça cet été.

Tu ne t'arrêtes jamais ?
Non. Il y a les musiciens et il y a les rockstars. Entre les deux, il y a une grosse différence. Enorme même. Les musiciens consacrent leur vie entière à la musique. Les rock-stars se demandent si leur cheveux sont en place et si leurs tatouages ont la bonne couleur.

Je ne te demande pas si tu aimes Marylin Manson...
Voilà un truc qui me fait vraiment rire. "I Am The Devil", ah, ah ! Mais bien sûr ! Franchement, vise les photos : on a l'impression de voir le corbeau du lycée. Ok, tout le monde a rêvé d'être une rock­star au moins une fois dans sa vie, mais là, ça n'a plus rien à voir avec la musique. C'est du show-business. On va les voir comme on va au cirque. Tout le monde veut aller au cirque et voir les monstres, non ? Marylin Manson, c'est ça.

Tes enfants aiment ?
Je ne crois pas. Ils préfèrent la musique des années 60, et ils ne détestent pas mes albums non plus. Trevor joue de la batterie. Cristina joue du piano, de la basse et chante vraiment bien.

Tu les encourages ?
Je ne les forcerai jamais à emprun­ter cette voie. Maintenant, s'ils veulent se lancer dans la musique, je les aiderai du mieux que je pour­rai.

II y a des risques dans ce métier
Et des moyens de les éviter. En revenant de la tournée "Tambu " avec Toto, j'ai complètement arrê­té de boire. Je me suis nettoyé. J'ai fait du sport, perdu dix kilos. Aujourd'hui, je cours, je fais de l'exercice tous les jours. J'ai chan­gé mon alimentation, ma façon de dormir, j'ai même commencé à méditer.

Que t'apporte cette nouvelle vie ?
De l'énergie pour avancer. Ma vie a été plutôt agitée ces dernières années : un divorce, deux enfants, une autre rupture, des incertitudes sur ma carrière... Il faut digérer tout ça. Et une fois que c'est fait, il faut aller chercher ce qui se passe au fond de soi. Qu'est ce qui compte vraiment pour moi ? Qu'est ce que je vais devenir ? On arrive à un car­refour, et c'est là que je me trouve en ce moment. C'est ce qu'on appelle une "mid-life crisis". J'ai 39 ans. Je suis trop vieux pour être jeune et trop jeune pour être vieux, mais il me reste encore beaucoup de choses à vivre. La musique est toujours là. Elle est au centre de ma vie depuis l'âge de sept ans. C'est la seule chose qui ait été une source constante de réconfort et d'inspi­ration. Quand je joue, je suis ailleurs. Je m'évade complète­ment. La guitare devient une par­tie de moi-même. Les possibilités sont infinies selon que l'on joue acoustique, électrique, aux doigts, au médiator, en clair, en saturé, avec des effets, avec un slide, avec un e-bow, en accord ouvert, au vibrato... On peut tout faire, tout dire, tout exprimer avec cet instrument

TRAFIC D'INFLUENCES

Où Luke est-il allé piocher...

les suspensions de The Real T uth ? "Une partie de piano transposée pour guitare. Je me suis inspiré de King's X pour la progression d'accords."

les voix doublées de Broken Machine ? "Les Beatles. Je suis descendu en Do avec la Les Paul pour ce riff. Je trouve que ce morceau est intéressant harmoniquement un peu Pink Floyd sur les bords. "

les hendrixeries de Tears Of My Own Shame ? "Little Wing, évidemment. Le riff principal donne l'illusion d'être executé au vibrato, mais en fait, ce sont des glissés rapides. Tout est joué live en trio, seul l'orgue et les chœurs ont été ajoutés ensuite."

le parfum d'Orient du riff de Love The Things You Hate ? "Un Coral Electric Sitar derrière la guitare saturée."

l'harmonica de Hate Everything About U ? "Dylan. Problèmes avec mon ex-femme. Tous ceux qui ont déjà vécu une rupture difficile savent de quoi je parle."

le pedal-steel de Reservation To Live ? "Je suis tombé amoureux du son de cet instrument. J'ai essayé d'en jouer, mais c'est vraiment difficile. C'est Jay Dee Maness qui joue cette partie. Reservation To Live est mon morceau Neil Young.

le son de synthé analogique du riff de Dont Hang Me On ? "il n'y a pas de synthé. C'est la Les Paul dans le Rivera réglé à fond, ce qui donne ce son très gras et un peu fuzzy." le refrain hymnique d'Always Be There For Me ? "Bryan Adams. Le couplet lui, est plutôt r'n'b, à la Al Green. "

la basse fretless d'Open Your Heart ? "C'est un morceau à la Tom Petty, et je voulais une partie de basse assez souple. Après une journée de studio avec Jeff Beck, Pino Palladino s'est retrouvé désoeuvré pendant quelques heures. Je lui ai donné carte blanche.

l'ambiance Lennon de Bag O' Tales ? " J'ai eu l'occasion de côtoyer George Martin et Paul Mc Cartney en 83, et je leur ai piqué quelques recettes. J'ai passé la voix dans un compresseur en pous­sant le gain pour l'amener à la limite de la saturation. "

la grille d'accords modifiée de Bluebird ? "La version d'origi­ne par Buffalo Springfield était trop gaie, trop légère. Je me suis inspiré de la version enregistrée par le James Gang de Joe Walsh en 68, et j'ai effectivement modifié les accords."



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