Par
Olivier BOASSON
Un
album solo très rock ("Luke") déjà
dans les bacs. Un autre, plus léché, encore en
gestation. Un Toto dans les tiroirs. Un Jeff Beck
sur le feu. Un studio en point de chute. Une
tournée en point de mire. A 39 ans, Steve
Lukather redouble d'ardeur, change de guitare et
découvre les joies de la photo en plein air.
Si les gang members s'en mêlent, ça risque de
devenir drôle...". Steve Lukather grimaçe
derrière ses lunettes de soleil. Les trois chicanos
sont à deux cents mètres environ. Flottant
presque dans l'air surchauffé, ils remontent
tranquillement la voie ferrée, mains dans les
poches et sacs sur le dos. "On aurait
vraiment pas dû venir ici. C'est un coin
dangereux. La voie ferrée délimite le
territoire dune des bandes du quartier.. Il
faudrait mieux se tirer, et tout de suite."
Les trois types sont à cent mètres. Un dernier
cliché, et Luke décroche. On remballe sur le
ballast, le plus naturellement possible, avant de
gagner la voiture, garée dans l'impasse en
contrebas, juste derrière une grille noiraude
mangée par la rouille. Il suivent. Luke se
tient près du coffre, souriant mais tendu.
"Trop tard. Maintenant, c'est une question
de chance. Vous croyez que vous aurez de la
chance aujourd'hui ?" Inconscients sans
doute, on acquiesce. Les mômes passent leur
chemin sans même un regard pour le coûteux
matos photo ou la Music Man flambant neuve. lis s'éloignent,
puis disparaissent au coin de Magnolia Avenue.
Luke monte à l'arrière. "Voilà, on a eu
de la chance. La plupart de ces gosses trimbalent
des flingues dans leurs sacs. Bienvenue à Los
Angeles les gars..."
Si Luke rechigne à voir son existence bêtement
abrégée par un pruneau de 9 mm, c'est au moins
pour quatre raisons. L'appétit de vivre d'abord.
Débarassé de ses kilos en trop et cuit à point
par le soleil du Mexique, le frontman
multiplatine de Toto pète de santé. La
descendance ensuite. Cristina, douze ans, et
Trevor, dix ans, s'intéressent de plus en plus
à la musique, ce qui n'est pas pour déplaire à
leur géniteur. La guitare aussi. "Luke",
son troisième LP solo, est le disque le plus
rock qu'il ait jamais forgé. Le Steakhouse enfin.
Ce studio, propriété de Steve et du
producteuringénieur du son Tom Fletcher,
abritait il y a quelques semaines le batteur
Abraham Laboriel Jr., le bassiste Pino Palladino,
et l'immense Jeff Beck, venu garnir les
placards à bandes en prévision d'un nouveau LP
à paraître cet automne. On le voit, il serait
inconvenant de se faire perforer le buffet
entre deux aiguillages quand la vie vous fait de
telles avances. Répandu sur le cuir noir d'un
canapé ventru, entre un magnéto Ampex et
quelques gig-bags dodus, Steve Lukather allume
une cibiche et entame la discussion.
Par quel miracle t'es-tu retrouvé
producteur du prochain album de Jeff Beck ?
Well, Jeff a besoin d'être entouré pour mener
à bien ses projets. Il devait monter un groupe
pour Terence Trent D'Arby, mais ça n'a pas
fonctionné, alors je lui ai proposé de venir
enregistrer quelque temps ici. Nous avons d'abord
travaillé ensemble sur les compos,
puis, de fil en aiguille, j'en suis venu à jouer
quelques parties de guitare et à assurer toute
la production. Pour moi, il n'y a rien au-dessus
de ça. Il n'est pas question de travail ou d'argent.
Je joue avec Jeff Beck, point, et c'est le gig
ultime. Jeff est mon héros. Un deuxième
Hendrix.
A quoi ressemblent les morceaux ?
II y a un morceau chanté sur lequel Jeff a
trafiqué sa voix. Ça s'appelle Jamming With
Jesus et c'est plutôt drôle. Tout le reste
est instrumental, très guitare, et très
bluesy. Lenny Castro et Luis Conte ont ajouté
des percussions, il y a un du pedal-steel sur un
titre, un chouïa de claviers, et j'ai joué
quelques petites choses. Nous avons cherché un
son cru et moderne. Jeff réagit instinctivement
au son. Les musiciens en eux-mêmes ne l'intéressent
pas vraiment. Il aime les musiques étranges,
novatrices. Quand il tombe sur un son qui l'intéresse,
que ce soit une voix bulgare ou de la flûte
japonaise, il me dit "Je veux sonner comme
ça", et on essaie d'y parvenir. C'est un
individu vraiment unique. Un génie dans le
vrai sens du terme. Quand il entend quelque chose
qui l'accroche, il cherche un moyen de le
reproduire à la guitare, mais comme il n'a
jamais étudié la musique de manière scolaire,
il n'utilisera presque jamais un doigté
rationnel. Sa façon de tenir la guitare est
unique, et les sons qu'il en sort aussi. Je me
souviens avoir joué en première partie de son
groupe à l'époque de "Guitar Shop",
lorsque je venais de sortir "Lukather".
Un jour, je l'ai entendu qui jouait Where Were
You à la perfection dans sa loge. Je suis entré
et je me suis aperçu qu'il était branché dans
un petit ampli Cube Roland pour claviers !

J'éspère
que tu avais mieux à lui offrir pour ses
séances !
II s'est branché dans un Marshall Plexi Reissue
et un Fender Bassman Reissue. Ses Strat Signature
et sa Tele sont encore ici (nous passons dans un
réduit empli de flights, Luke sort des étuis
quelques Strato Signature amochées).
Jeff est toujours aussi solitaire ?
Je ne lui connais pas cette tendance. Il est
très amical avec moi. On rigole beaucoup. Il lui
a fallu un peu de temps pour s'ouvrir, mais à
mon avis, c'est plus par timidité qu'autre chose.
Le mythe qui l'entoure fait le reste : un gars
insaisissable qui sort un album tous les huit
ou neuf ans, qui tourne pas ou peu, ça marque
les esprits... C'est devenu une légende. Il faut
dire que tout ce qu'il fait est tellement grand.
A entendre "Luke", tu ne te
débrouilles pas mal non plus
(rire) Ouais, enfin, j'ai quand même failli l'appeller
"Shameless Use Of Influence" ("Les
Influences Honteusement Pompées"). Toute la
musique que j'ai écoutée dans ma jeunesse -
Hendrix, Beatles, Bob Dylan, Rolling Stones, Pink
Floyd - est représentée ici avec une
production un peu plus flatteuse. C'est un
album de chansons avant tout, et toutes ces
chansons sont axées sur la guitare.
Pourquoi as-tu recruté Phil Soussan et
Gregg Bissonette ?
Parce que je ne voulais pas dévier vers la
fusion. Je peux faire ça avec Los Lobotomys (le
supergroup que Steve avait formé avec Simon
Philips, David Garfield, et John Pena pour l'album
"Candyman"). Nous devons d'ailleurs
enregistrer un nouvel album des Lobotomys d'ici
la fin de l'année... Bref. Il y a longtemps que
j'avais envie de travailler avec Phil, mais il
donnait dans le heavy rock tandis que je jouais
une musique très léchée. Avec "Luke",
nous avons trouvé un terrain d'entente. Il a
complété certaines compositions et participé
aux textes, ce dont je ne m'occupe pratiquement
jamais de toute façon parce que je ne me
considère pas comme un bon parolier. Pour la
batterie, j'ai demandé à Gregg de jouer lâche.
Il a eu de bonnes idées pour remplir les
morceaux avec ses toms car nous avions très peu
de percussions en renfort.
C'est ça l'essence de "Luke" ?
Un power trio et quelques overdubs ?
Exactement. La plupart des pistes de guitare sont
des premières prises, solos compris. C'est le
cas de Tears Of My Own Shame et Bluebird
notamment. J'ai voulu les rectifier, mais tout le
monde m'a supplié de ne toucher à rien. Pour
une fois dans ma vie, je me suis laissé
convaincre. Au lieu d'effacer tout de suite ce
qui me déplaisait, j'ai essayé de le garder
quelques jours en l'écoutant de temps en temps.
En général, je découvrais qu'il y avait une
vibration un peu spéciale. II se passe quelque
chose quand tout le monde joue dans la même
pièce. Avec l'adrénaline, il m'arrive d'appuyer
un peu trop fort sur un accord ou d'envoyer un
bend un poil trop loin, mais on sent une énergie
dans ces imperfections-là. Pourquoi s'achamer à
rechercher la perfection ? J'en ai assez de bosser
sur des albums parfaits. J'ai fait ça pendant
vingt ans. Qu'est ce que ça peut foutre si une
note n'est pas parfaitement juste ou si le cycle
de l'Univibe tombe à contretemps ? On peut
passer sa vie à essayer de parfaire une prise,
mais l'énergie du moment est unique.
Les sons de guitare sont directs eux
aussi
Je me suis débarassé de mon FI Rose. Music Man
m'a fabriqué un vibrato vintage très proche du
Fender, et qui fonctionne vraiment. EMG a
construit de nouveau micros, et j'ai demandé un
contrôle de tonalité parce que je m'en sers à
nouveau. J'ai aussi joué sur ma Les Paul '59 et
sur mon '51. Music Man m'a envoyé une Axis (ex-modèle
Van Halen), qui est vraiment un très bon
instrument, et un prototype monté simple-bobinage,
excellent également. L'ampli principal était un
stack Rivera Bonehead. C'est une tête très
complète dotée de canaux séparés munis d'un
boost chacun, soit six sons différents. Au
début des séances, pendant que Rivera
travaillait à la mise au point du Bonehead, j'ai
joué sur mon gros système Bradshaw stéréo (voir
G&B 16) et sur six ou sept amplis différents
: le Marshall Plexi ou le Bassman de Jeff, un
petit Fender Pro Junior, un vieil Ampeg VT22, un
autre Ampeg, extraordinaire, qui ressemble à un
B 15 Portaflex pour guitare, ou ce petit Howard
Dumble (il désigne un combo tendu de skai
chocolat). C'est l'un des premiers. Je crois qu'il
date de 78 ou 79. Tous ces amplis étaient
isolés en cabine, comme l'Ampeg de Phil. La
plupart des effets ont été ajoutés à la
console. Il y a quelques délais, mais aucun
harmoniseur. J'ai vraiment laissé tomber tout
ça maintenant. Idem avec les synthés. II doit y
avoir une seule partie de synthé sur "Luke",
quelque part dans le solo. Chaque fois que c'était
possible, j'ai utilisé une guitare, ou alors un
clavier vintage genre Wurlitzer, Hammond, ou
Moog.
En matière de son, y-a-t-il une
découverte récente qui ait retenu ton attention
?
Les subwoofers pour guitare. C'est un caisson de
graves alimenté par un ampli séparé. II faut
installer un crossover dans le circuit, et
séléctionner ses fréquences si on ne veut pas
empiéter sur celles du bassiste, mais ça en
vaut la peine.
Ce sera prêt pour les concerts de juin ?
Non, je ne crois pas. J'emporterai très peu de
matériel : un ampli, deux délais, un
compresseur, une Univibe, et un switcher. Je ne
jouerai aucun morceau de Toto et seulement un
ou deux extraits de mes albums solo antérieurs.
En revanche, je prépare quelques reprises, et j'emmène
un guitariste rythmique.
Où en es-tu avec Toto ?
Un album de raretés doit sortir à l'automne. II
y aura des tas de choses étonnantes. Du live
enregistré au festival de Montreux, des faces B
pratiquement inconnues... Il faudra transférer
en numérique, remixer, et préparer un
tracklist cohérent. Je m'occuperai de ça cet
été.
Tu ne t'arrêtes jamais ?
Non. Il y a les musiciens et il y a les rockstars.
Entre les deux, il y a une grosse différence.
Enorme même. Les musiciens consacrent leur vie
entière à la musique. Les rock-stars se
demandent si leur cheveux sont en place et si
leurs tatouages ont la bonne couleur.
Je ne te demande pas si tu aimes Marylin
Manson...
Voilà un truc qui me fait vraiment rire. "I
Am The Devil", ah, ah ! Mais bien sûr !
Franchement, vise les photos : on a l'impression
de voir le corbeau du lycée. Ok, tout le monde a
rêvé d'être une rockstar au moins une fois
dans sa vie, mais là, ça n'a plus rien à voir
avec la musique. C'est du show-business. On va
les voir comme on va au cirque. Tout le monde
veut aller au cirque et voir les monstres, non ?
Marylin Manson, c'est ça.
Tes enfants aiment ?
Je ne crois pas. Ils préfèrent la musique des
années 60, et ils ne détestent pas mes albums
non plus. Trevor joue de la batterie. Cristina
joue du piano, de la basse et chante vraiment
bien.
Tu les encourages ?
Je ne les forcerai jamais à emprunter cette
voie. Maintenant, s'ils veulent se lancer dans la
musique, je les aiderai du mieux que je pourrai.
II y a des risques dans ce métier
Et des moyens de les éviter. En revenant de la
tournée "Tambu " avec Toto, j'ai
complètement arrêté de boire. Je me suis
nettoyé. J'ai fait du sport, perdu dix kilos.
Aujourd'hui, je cours, je fais de l'exercice tous
les jours. J'ai changé mon alimentation, ma
façon de dormir, j'ai même commencé à
méditer.
Que t'apporte cette nouvelle vie ?
De l'énergie pour avancer. Ma vie a été
plutôt agitée ces dernières années : un
divorce, deux enfants, une autre rupture, des
incertitudes sur ma carrière... Il faut digérer
tout ça. Et une fois que c'est fait, il faut
aller chercher ce qui se passe au fond de soi. Qu'est
ce qui compte vraiment pour moi ? Qu'est ce que
je vais devenir ? On arrive à un carrefour, et
c'est là que je me trouve en ce moment. C'est ce
qu'on appelle une "mid-life crisis". J'ai
39 ans. Je suis trop vieux pour être jeune et
trop jeune pour être vieux, mais il me reste
encore beaucoup de choses à vivre. La musique
est toujours là. Elle est au centre de ma vie
depuis l'âge de sept ans. C'est la seule chose
qui ait été une source constante de réconfort
et d'inspiration. Quand je joue, je suis
ailleurs. Je m'évade complètement. La guitare
devient une partie de moi-même. Les
possibilités sont infinies selon que l'on joue
acoustique, électrique, aux doigts, au médiator,
en clair, en saturé, avec des effets, avec un
slide, avec un e-bow, en accord ouvert, au
vibrato... On peut tout faire, tout dire, tout
exprimer avec cet instrument
TRAFIC
D'INFLUENCES
Où
Luke est-il allé piocher...
les suspensions de The Real T uth ?
"Une partie de piano transposée pour
guitare. Je me suis inspiré de King's X pour la
progression d'accords."
les voix doublées de Broken Machine ?
"Les Beatles. Je suis descendu en Do avec la
Les Paul pour ce riff. Je trouve que ce morceau
est intéressant harmoniquement un peu Pink Floyd
sur les bords. "
les hendrixeries de Tears Of My Own Shame
? "Little Wing, évidemment. Le
riff principal donne l'illusion d'être executé
au vibrato, mais en fait, ce sont des glissés
rapides. Tout est joué live en trio, seul l'orgue
et les churs ont été ajoutés ensuite."
le parfum d'Orient du riff de Love The
Things You Hate ? "Un Coral
Electric Sitar derrière la guitare saturée."
l'harmonica de Hate Everything About U ?
"Dylan. Problèmes avec mon ex-femme. Tous
ceux qui ont déjà vécu une rupture difficile
savent de quoi je parle."
le pedal-steel de Reservation To Live ?
"Je suis tombé amoureux du son de cet
instrument. J'ai essayé d'en jouer, mais c'est
vraiment difficile. C'est Jay Dee Maness qui joue
cette partie. Reservation To Live est mon morceau
Neil Young.
le son de synthé analogique du riff de
Dont Hang Me On ? "il n'y a pas de
synthé. C'est la Les Paul dans le Rivera réglé
à fond, ce qui donne ce son très gras et un peu
fuzzy." le refrain hymnique d'Always Be
There For Me ? "Bryan Adams. Le couplet lui,
est plutôt r'n'b, à la Al Green. "
la basse fretless d'Open Your Heart ?
"C'est un morceau à la Tom Petty, et je
voulais une partie de basse assez souple. Après
une journée de studio avec Jeff Beck, Pino
Palladino s'est retrouvé désoeuvré pendant
quelques heures. Je lui ai donné carte blanche.
l'ambiance Lennon de Bag O' Tales ?
" J'ai eu l'occasion de côtoyer George
Martin et Paul Mc Cartney en 83, et je leur ai
piqué quelques recettes. J'ai passé la voix
dans un compresseur en poussant le gain pour l'amener
à la limite de la saturation. "
la grille d'accords modifiée de Bluebird
? "La version d'origine par
Buffalo Springfield était trop gaie, trop
légère. Je me suis inspiré de la version
enregistrée par le James Gang de Joe Walsh en 68,
et j'ai effectivement modifié les accords."
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