Steve Lukather, il revient et il n'est pas content !

1995


Guitariste génial. Gagman généreux. Grande gueule. Steve Eukater est l'une des personnalités les plus attachantes du monde de la six-cordes. En pleine tournée "Candyman" à la tête d'un nouveau super-groupe, le leader de Toto dresse avec bonne humeur un portrait décapant du rock-biz.

Entre deux étapes de sa tournée solo européenne, Steve Lukather a frôlé la France fin novembre. Bravant les frimas de l'Alsace méridionale, nous sommes allés harponner le zigue à Mulhouse, pays de la tarte flambée et des maisons à colombages. Petite bouffe en coulisses et "000" au compteur de mon dictaphone.

STEVE ET LA SCENE
Je perds de l'argent sur cette tournée, mais j'aime jouer. Avec Simon (Philips, batterie), Joint (Pena, basse), et David (Garfield, claviers), les grilles harmo­niques sont passionnantes. Il y u moins de pentatoniques, plus d'improvisation, je n'ai jamais aussi bien joué de nia vie. Nous avons un petit medley basé sur un reggae, nous prenons les demandes dans le public (très impressionnant ! ndr). L'idée vient de Dweezil Zappa. J'ai joué un solo pour son album de guitare en mars dernier. Quand je suis allé à Joe's Garage, ils m'ont joué leur medley en ajoutant une chanson de Toto pour nie iiire marrer. Eh ben ! J'avais oublié que je. faisais ce métier depuis aussi long­temps. Je suis dans leur niedley des années soixante­dix !
Aujourd'hui, les kids qui vont au concert ont besoin de slammer dans la fosse, se jeter de la scène, etc. Ils rentrent chez eux avec un eeil au beurre noir, un bras cassé, trois chicots en moins pour dire : "Whaou, mari ! Ch 'était vraiment un chuper conchert !" S'ils rentrent indemnes, c'est que c'était nul. On a même eu du stage di­ving en Suède ! En Suède, tu te rends compte ? Dans un vieux théâtre ! Tout le monde était assis, applaudissant bien po­liment, genre : "Quel délicieux solo mon­sieur Lukather". Et tout d'un coup quelques mecs ont sauté sur la scène et plongé dans le public !

STEVE ET LA GUITARE
A 14 ans, je voulais être le meilleur guita­riste du monde. A l'époque, la technique était rudimentaire et la concurrence moins féroce. Aujourd'hui, si un débutant ne joue pas Eruption air bout de six mois, il a l'impression d'être un nul. A sept, huit uns, je ne jouais que des rythmiques, et le premier solo que j'ai entendu était 1 Saw Her Standing There des Beatles. J'aimais la guitare pour le soir, les bends, l'attaque métallique des cordes et la réverbe, pas pour la technique. A côté de ça, la deuxiè­me moitié des années quatre-vingts aura sans doute été la période la plus extrême techniquement, plus personne ne jouait de rythmiques. Le slogan était : "Je vais te mettre la pâtée ! Je suis plus fort que toi", il n'y avait plus de moyen ternie entre la non-technique et l'hyper-technique. Les guitar-heroes n'ont pas la cote ces temps­ci. Satriani restera parce qu'il assure, Paul Gilbert, Zakk Wylde et Nuno Betten­court aussi parce qu'ils savent écrire une chanson, mais les autres ont la trouille.

STEVE ET LES SEANCES

Je me suis toujours attiré des critiques parce que je faisais des séances : "Ouais, aucun feeling, aucune âme". Qu'est ce que ça veut dire ? Que je ne saigne pas s je nie coupe ? Que je n'aime pas mes en­fants ? Mes amis ? Que je suis indijjéren à ce que les gens disent ? Bullshit ! Il y a dix-huit ans que je lis ça. Ils pourraient trouver autre chose. Si vous n'aimez pas, n'en parlez pas. Parlez du génie musical de L7 par exemple. Me reprocher la sur­production des sons de guitare, c'est comme reprocher à Eddie (Van Halen) d'avoir lancé la vitesse et la technique Oui, j'ai parfois mis trop d'effets, mais il m'est aussi arrivé d'enregistrer sans effets en séance pour m'apercevoir que les producteurs en avaient remis au mixage, et de me faire engueuler alors que je n'étais même pas là ! Je ne savais même pas quel solo ils garderaient, ni comment ils taji­queraient le sort. C'est pour ça que je ne fais plus de séances, sauf une ou deux pour des amis. Je suis fatigué aussi de réécrire les morceaux pour les autres ou de produire l'album à la place du producteur sans obtenir aucune reconnaissance. Je connais des producteurs qui se sont fait un demi-million de dollars sur mon dos sans avoir poussé un bouton. La majorité des séances que j'ai faites - 600 ou 700 disques en tout - se sont passées comme ça. Les gens arrivaient avec un squelette de chanson, vingt mesures en Sol, quatre mesures en Do. Tu t'imagines jouer vingt mesures de Do ouvert toi ? Alors je ré­écrivais, je réarrangeais, et je finissais souvent par produire aussi. Tout ça pour s'entendre dire : "Ah, les guitaristes de séance, il leur suffit de se pointer, jouer trois hammers en saturé, prendre leur fric et rentrer chez eux". Ils n'étaient pas là pour voir qu'on nous balançait juste cin­quante quatre mesures de Fa#. Alors on recommençait à zéro, l'album sortait, vendait dix millions d'exemplaires, et je ne récupérais pas un cent, ah, ah ! Sérieu­sement, sans les musiciens de séance, des groupes qu'on place aujourd'hui au rang de référence, avec des albums multi plati­ne, n'auraient jamais vendu un disque. Je ne te donnerai pas de noms, mais tu serais surpris.

STEVE ET LA PRESSE US
Guitar Player m'a récemment interviewé pour un article de quatre pages, et Joe Gore (le rédacteur en chef) l'a ramené à une demi. Ils m'ont poussé à dire des choses négatives, puis ils ont tout accumu­lé comme si j'avais tout dit en une seule fois et que j'étais un vieil imbécile aigri. Je sais pourquoi Joe Gore a fait ça. Il ne peut pas saquer mon jeu. Mais (fausse co­lère rigolarde), mais, mais... Je m'en tape, je gagne plus que lui ! Pendant que ce type passe sa vie à parler de guitare, moi, j'en joue ! Il n'a gardé que le passage où je rigolais sur Smashing Pumpkins. J'avais dit hors interview que Billy Cor­gan jouait seulement en barrés et que j'avais du mal à comprendre comment il s'en sortait avec si peu de capacités. Tu as vu les MTV Awards cette année ? C'était vraiment embarrassant. Ce pauvre gars peinait à chaque note. Il n'est pas bon guitariste et il le sait ! Ce n'est pas un scoop. C'était vraiment une petite re­marque sans conséquences, et ils ont tout axé là-dessus ! J'ai reçu un tas de lettres d'insultes de la part de guitaristes alter­natifs, mais, mais... (hurlant dans le micro, deuxième fausse colère) mais ces mecs n'en mettent pas une dedans, alors qu'est ce que j'en ai à foutre ?! Ah, ah! You can all kiss my ass! Parfaitement ! Y'a que la vérité qui blesse les gars ! Je respecte les opinions de chacun, mais quand un journaliste se sert de son pou­voir pour régler ses comptes, quand il fait délibérément passer les gens pour des cons, c'est qu'il est irresponsable. Oui, j'ai dit qu'à huit ans, je jouais mieux que Billy Corgan. Mais je l'ai dit hors-inter­view, je ne voulais pas blesser ce type-là. Je n'ai même pas écrit à Joe Gore pour me plaindre, ils sont trop minables. Gui­tar Player est devenu une boîte à cons. Tu peux écrire ça. Si leur immeuble brûlait, je n'irais même pas pisser dessus pour éteindre l'incendie, ah, ah !

STEVE ET LES MAISONS DE DISQUES
Laisse-moi te raconter juste une anecdote. Un producteur très célèbre, qui est dans ce business depuis des années... Bob Rock ?
Non...
Andy Johns ?
Bon d'accord, c'était Andy. Andy, donc, donna un jour à un directeur artistique très célèbre une copie du mixage d'un album important. Il revoit le directeur ar­tistique le lendemain dans un club de LA. et lui demande, "Alors, qu'est ce que tu en penses ?"Le gars lui répond "Je n'en sais rien. Je ne l'ai fait écouter à person­ne". Ce type n'était pas capable de se faire une opinion tout seul. Il devait le faire écouter à sa fille, à ses collègues, pour savoir ce qu'il fallait en penser, tel­lement il avait peur de perdre son boulot. Ces gars-là lisent Rolling Stones pour sa­voir ce qui est à la mode ou pas, il paient des gosses 100.000 $ par an pour aller dans les clubs ou dans les fêtes parce qu'ils ne se déplacent plus eux-mêmes pour trouver des groupes. Dans les mai­sons de disques, il n'y a plus que des ju­ristes et des comptables en trois-pièces­cravate qui se battent pour une promo­tion. Il n'y a plus de musiciens. Il n'y à plus que "money, money, money"... "Ce produit-là ne vend plus, et il y a plein de nouveaux produits à écouler. Qu'est-ce qu'on fait ?" On fait une croix dessus. Les goûts changent à un tel rythme qu'ils se jettent sur le premier groupe venu de peur de rater la prochaine mode, en se dépê chant de foutre à la porte ceux qui ont tra vaillé pour eux des années, mais je suis h depuis trop longtemps pour qu'ils se dé barrassent de moi comme ça ! Depuis dix huit ans que je suis avec Columbia, j'ai vi passer au moins dix présidents. Chacui d'eux a chamboulé toute la boîte, a essay, de signer tel ou tel groupe sans s'occupe de ceux qui avaient fait la fortune de l compagnie. Toto a vendu 23 millions d'ai bums dans le monde entier, et Columbi USA n'a même pas été foutu de nous sou tenir chez nous. Je ne parle même pas d mes albums solo. "Candyman" est sorti i y a seulement deux semaines là-bas sou le nom de Los Lobotomys, (un groupe de clubs de L.A. dont le noyau, Lukathei David Garfield, claviers, et John Peüa basse, était complété par des stars locales; Avant, il n'était disponible qu'en import.

STEVE ET LE BUSINESS
Des dizaines de nouveaux groupes arri vent chaque semaine, mais le nombre d scènes et de consommateurs n'augment pas, alors les prix montent : 1 million d dollars pour un album, 1 million pour m show. Les gens n'ont plus les moyensd mettre 20 dollars dans un CD. Lapai qui revient au musicien ne bouge paa mais les maisons de disques continuer d'augmenter leurs prix de détail. Ils ga gnent plus d'argent, dégoûtent le publi d'acheter des disques, et appauvrissez les artistes en un seul geste. Les artiste ne voient rien venir tant qu'ils ne renégc tient pas leur contrat, une fois tous les si ou sept ans. Metallica a raison de s battre avec Elektra pour récupérer le masters de leurs albums, mais ils n'y ga gneront pas. Idem pour Pearl Jam. L combat d'Eddie Vedder est juste, mais s'est fait des ennemis très puissa attaquant la billetterie Ticketmeis Van Halen alors ? Il vont se retrou première partie de Bon Jovi cet C'est n'importe quoi. Mais je ne s là pour faire de la politique moi, juste un musicien. Regarde ce passe, je dis un truc en passant, mois plus tard, le monde entier me dessus ! Je neveux plus parler de ça ne m'amène que des ennuis. Comme disait Franck Zappa, "Ferme-là et joue de la guitare".

Source: Guitar & Bass n°14 Janvier 1995



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