Guitariste génial. Gagman
généreux. Grande gueule. Steve Eukater est l'une
des personnalités les plus attachantes du monde
de la six-cordes. En pleine tournée "Candyman"
à la tête d'un nouveau super-groupe, le leader
de Toto dresse avec bonne humeur un portrait
décapant du rock-biz.
Entre deux étapes de sa tournée
solo européenne, Steve Lukather a frôlé la
France fin novembre. Bravant les frimas de l'Alsace
méridionale, nous sommes allés harponner le
zigue à Mulhouse, pays de la tarte flambée et
des maisons à colombages. Petite bouffe en
coulisses et "000" au compteur de mon
dictaphone.
STEVE ET LA SCENE
Je perds de l'argent sur cette tournée, mais j'aime
jouer. Avec Simon (Philips, batterie), Joint (Pena,
basse), et David (Garfield, claviers), les
grilles harmoniques sont passionnantes. Il y u
moins de pentatoniques, plus d'improvisation, je
n'ai jamais aussi bien joué de nia vie. Nous
avons un petit medley basé sur un reggae, nous
prenons les demandes dans le public (très
impressionnant ! ndr). L'idée vient de Dweezil
Zappa. J'ai joué un solo pour son album de
guitare en mars dernier. Quand je suis allé à
Joe's Garage, ils m'ont joué leur medley en
ajoutant une chanson de Toto pour nie iiire
marrer. Eh ben ! J'avais oublié que je. faisais
ce métier depuis aussi longtemps. Je suis dans
leur niedley des années soixantedix !
Aujourd'hui, les kids qui vont au concert ont
besoin de slammer dans la fosse, se jeter de la
scène, etc. Ils rentrent chez eux avec un eeil
au beurre noir, un bras cassé, trois chicots en
moins pour dire : "Whaou, mari ! Ch 'était
vraiment un chuper conchert !" S'ils
rentrent indemnes, c'est que c'était nul. On a
même eu du stage diving en Suède ! En Suède,
tu te rends compte ? Dans un vieux théâtre !
Tout le monde était assis, applaudissant bien
poliment, genre : "Quel délicieux solo
monsieur Lukather". Et tout d'un coup
quelques mecs ont sauté sur la scène et plongé
dans le public !
STEVE ET LA GUITARE
A 14 ans, je voulais être le meilleur
guitariste du monde. A l'époque, la technique
était rudimentaire et la concurrence moins
féroce. Aujourd'hui, si un débutant ne joue pas
Eruption air bout de six mois, il a l'impression
d'être un nul. A sept, huit uns, je ne jouais
que des rythmiques, et le premier solo que j'ai
entendu était 1 Saw Her Standing There des
Beatles. J'aimais la guitare pour le soir, les
bends, l'attaque métallique des cordes et la
réverbe, pas pour la technique. A côté de ça,
la deuxième moitié des années quatre-vingts
aura sans doute été la période la plus
extrême techniquement, plus personne ne jouait
de rythmiques. Le slogan était : "Je vais
te mettre la pâtée ! Je suis plus fort que toi",
il n'y avait plus de moyen ternie entre la non-technique
et l'hyper-technique. Les guitar-heroes n'ont pas
la cote ces tempsci. Satriani restera parce qu'il
assure, Paul Gilbert, Zakk Wylde et Nuno
Bettencourt aussi parce qu'ils savent écrire
une chanson, mais les autres ont la trouille.
STEVE ET LES SEANCES
Je me suis toujours attiré des critiques parce
que je faisais des séances : "Ouais, aucun
feeling, aucune âme". Qu'est ce que ça
veut dire ? Que je ne saigne pas s je nie coupe ?
Que je n'aime pas mes enfants ? Mes amis ? Que
je suis indijjéren à ce que les gens disent ?
Bullshit ! Il y a dix-huit ans que je lis ça.
Ils pourraient trouver autre chose. Si vous n'aimez
pas, n'en parlez pas. Parlez du génie musical de
L7 par exemple. Me reprocher la surproduction
des sons de guitare, c'est comme reprocher à
Eddie (Van Halen) d'avoir lancé la vitesse et la
technique Oui, j'ai parfois mis trop d'effets,
mais il m'est aussi arrivé d'enregistrer sans
effets en séance pour m'apercevoir que les
producteurs en avaient remis au mixage, et de me
faire engueuler alors que je n'étais même pas
là ! Je ne savais même pas quel solo ils
garderaient, ni comment ils tajiqueraient le
sort. C'est pour ça que je ne fais plus de
séances, sauf une ou deux pour des amis. Je suis
fatigué aussi de réécrire les morceaux pour
les autres ou de produire l'album à la place du
producteur sans obtenir aucune reconnaissance. Je
connais des producteurs qui se sont fait un demi-million
de dollars sur mon dos sans avoir poussé un
bouton. La majorité des séances que j'ai faites
- 600 ou 700 disques en tout - se sont passées
comme ça. Les gens arrivaient avec un squelette
de chanson, vingt mesures en Sol, quatre mesures
en Do. Tu t'imagines jouer vingt mesures de Do
ouvert toi ? Alors je réécrivais, je
réarrangeais, et je finissais souvent par
produire aussi. Tout ça pour s'entendre dire :
"Ah, les guitaristes de séance, il leur
suffit de se pointer, jouer trois hammers en
saturé, prendre leur fric et rentrer chez eux".
Ils n'étaient pas là pour voir qu'on nous
balançait juste cinquante quatre mesures de Fa#.
Alors on recommençait à zéro, l'album sortait,
vendait dix millions d'exemplaires, et je ne
récupérais pas un cent, ah, ah !
Sérieusement, sans les musiciens de séance,
des groupes qu'on place aujourd'hui au rang de
référence, avec des albums multi platine, n'auraient
jamais vendu un disque. Je ne te donnerai pas de
noms, mais tu serais surpris.
STEVE ET LA PRESSE US
Guitar Player m'a récemment interviewé pour un
article de quatre pages, et Joe Gore (le
rédacteur en chef) l'a ramené à une demi. Ils
m'ont poussé à dire des choses négatives, puis
ils ont tout accumulé comme si j'avais tout
dit en une seule fois et que j'étais un vieil
imbécile aigri. Je sais pourquoi Joe Gore a fait
ça. Il ne peut pas saquer mon jeu. Mais (fausse
colère rigolarde), mais, mais... Je m'en tape,
je gagne plus que lui ! Pendant que ce type passe
sa vie à parler de guitare, moi, j'en joue ! Il
n'a gardé que le passage où je rigolais sur
Smashing Pumpkins. J'avais dit hors interview que
Billy Corgan jouait seulement en barrés et que
j'avais du mal à comprendre comment il s'en
sortait avec si peu de capacités. Tu as vu les
MTV Awards cette année ? C'était vraiment
embarrassant. Ce pauvre gars peinait à chaque
note. Il n'est pas bon guitariste et il le sait !
Ce n'est pas un scoop. C'était vraiment une
petite remarque sans conséquences, et ils ont
tout axé là-dessus ! J'ai reçu un tas de
lettres d'insultes de la part de guitaristes
alternatifs, mais, mais... (hurlant dans le
micro, deuxième fausse colère) mais ces mecs n'en
mettent pas une dedans, alors qu'est ce que j'en
ai à foutre ?! Ah, ah! You can all kiss my ass!
Parfaitement ! Y'a que la vérité qui blesse les
gars ! Je respecte les opinions de chacun, mais
quand un journaliste se sert de son pouvoir
pour régler ses comptes, quand il fait
délibérément passer les gens pour des cons, c'est
qu'il est irresponsable. Oui, j'ai dit qu'à huit
ans, je jouais mieux que Billy Corgan. Mais je l'ai
dit hors-interview, je ne voulais pas blesser
ce type-là. Je n'ai même pas écrit à Joe Gore
pour me plaindre, ils sont trop minables.
Guitar Player est devenu une boîte à cons. Tu
peux écrire ça. Si leur immeuble brûlait, je n'irais
même pas pisser dessus pour éteindre l'incendie,
ah, ah !
STEVE ET LES MAISONS DE DISQUES
Laisse-moi te raconter juste une anecdote. Un
producteur très célèbre, qui est dans ce
business depuis des années... Bob Rock ?
Non...
Andy Johns ?
Bon d'accord, c'était Andy. Andy, donc, donna un
jour à un directeur artistique très célèbre
une copie du mixage d'un album important. Il
revoit le directeur artistique le lendemain
dans un club de LA. et lui demande, "Alors,
qu'est ce que tu en penses ?"Le gars lui
répond "Je n'en sais rien. Je ne l'ai fait
écouter à personne". Ce type n'était
pas capable de se faire une opinion tout seul. Il
devait le faire écouter à sa fille, à ses
collègues, pour savoir ce qu'il fallait en
penser, tellement il avait peur de perdre son
boulot. Ces gars-là lisent Rolling Stones pour
savoir ce qui est à la mode ou pas, il paient
des gosses 100.000 $ par an pour aller dans les
clubs ou dans les fêtes parce qu'ils ne se
déplacent plus eux-mêmes pour trouver des
groupes. Dans les maisons de disques, il n'y a
plus que des juristes et des comptables en
trois-piècescravate qui se battent pour une
promotion. Il n'y a plus de musiciens. Il n'y
à plus que "money, money, money"...
"Ce produit-là ne vend plus, et il y a
plein de nouveaux produits à écouler. Qu'est-ce
qu'on fait ?" On fait une croix dessus. Les
goûts changent à un tel rythme qu'ils se
jettent sur le premier groupe venu de peur de
rater la prochaine mode, en se dépê chant de
foutre à la porte ceux qui ont tra vaillé pour
eux des années, mais je suis h depuis trop
longtemps pour qu'ils se dé barrassent de moi
comme ça ! Depuis dix huit ans que je suis avec
Columbia, j'ai vi passer au moins dix présidents.
Chacui d'eux a chamboulé toute la boîte, a
essay, de signer tel ou tel groupe sans s'occupe
de ceux qui avaient fait la fortune de l
compagnie. Toto a vendu 23 millions d'ai bums
dans le monde entier, et Columbi USA n'a même
pas été foutu de nous sou tenir chez nous. Je
ne parle même pas d mes albums solo. "Candyman"
est sorti i y a seulement deux semaines là-bas
sou le nom de Los Lobotomys, (un groupe de clubs
de L.A. dont le noyau, Lukathei David Garfield,
claviers, et John Peüa basse, était complété
par des stars locales; Avant, il n'était
disponible qu'en import.
STEVE ET LE BUSINESS
Des dizaines de nouveaux groupes arri vent chaque
semaine, mais le nombre d scènes et de
consommateurs n'augment pas, alors les prix
montent : 1 million d dollars pour un album, 1
million pour m show. Les gens n'ont plus les
moyensd mettre 20 dollars dans un CD. Lapai qui
revient au musicien ne bouge paa mais les maisons
de disques continuer d'augmenter leurs prix de
détail. Ils ga gnent plus d'argent, dégoûtent
le publi d'acheter des disques, et appauvrissez
les artistes en un seul geste. Les artiste ne
voient rien venir tant qu'ils ne renégc tient
pas leur contrat, une fois tous les si ou sept
ans. Metallica a raison de s battre avec Elektra
pour récupérer le masters de leurs albums, mais
ils n'y ga gneront pas. Idem pour Pearl Jam. L
combat d'Eddie Vedder est juste, mais s'est fait
des ennemis très puissa attaquant la billetterie
Ticketmeis Van Halen alors ? Il vont se retrou
première partie de Bon Jovi cet C'est n'importe
quoi. Mais je ne s là pour faire de la politique
moi, juste un musicien. Regarde ce passe, je dis
un truc en passant, mois plus tard, le monde
entier me dessus ! Je neveux plus parler de ça
ne m'amène que des ennuis. Comme disait Franck
Zappa, "Ferme-là et joue de la guitare".
Source: Guitar & Bass
n°14 Janvier 1995
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