Elliot Scheiner

 


Son nom n’est pas des plus médiatisés... Pourtant, en plus de 30 ans de carrière, Elliot Scheiner n’a cessé de travailler avec les plus grands : Van Morrison, George Benson, B.B. King, Steely Dan, les Eagles, Fleetwood Mac... et Toto, dont il a enregistré et produit “Tambu” et le dernier album sorti début Mars, “Mind Fields”. Il est aussi un expert ès mixages 5.1...Franck Ernould

Après avoir frappé des fûts pendant sa prime jeunesse, Elliot Scheiner se dit qu’un studio d’enregistrement serait l’endroit rêvé pour faire un métier de son amour du rock’n’roll. Il commence sa carrière dans le son en 1967 à New York, comme assistant au studio A&R Recordings, dont le propriétaire n’est autre qu’un certain... Phil Ramone, encore ingénieur du son - il deviendra producteur peu après. Cela ne l’empêche pas d’avoir décroché d’ores et déjà quelques Grammies... Quel meilleur professeur ? Elliot est à bonne école, et apprend vite les ficelles du métier. Ca tombe bien : même pas un an après son arrivée, un beau matin, juste avant une séance pour l’organiste de jazz Jimmy Smith, Elliot reçoit un appel de Phil l’informant qu’il ne peut assurer cette séance et que c’est lui, Scheiner, qui se retrouvera aux commandes : “Vas-y, fais-le, pas de souci, ça va bien se passer !”. «J’étais épouvanté en raccrochant : je n’avais que 20 ans, et me voilà promu ingé son avec une star... Mais je me suis mis à la console dans le fauteuil du chef, et tout a marché comme sur des roulettes ! En fait, à l’époque, être un bon ingénieur du son se résumait à savoir où mettre quel micro, faire tourner le magnéto et savoir parler au client. C’est devenu nettement plus compliqué aujourd’hui, même si ces bases restent valables !».


En 1968, dès qu’un ingénieur du son travaillait avec un artiste et que les choses se passaient bien, l’artiste insistait pour retravailler avec lui, au même endroit. Autrement dit, le plus souvent, refuser un client revenait à le donner à quelqu’un d’autre... Elliot ayant assuré, en 1969, l’enregistrement de l’album de Van Morrison “Moondance”, sur le 8 pistes Scully du studio A&R, et en ayant retiré quelque notoriété, il est logique qu’il soit convoqué pour le suivant, en 1970, sur 16 pistes cette fois, en assurant la coproduction avec Van Morrison lui-même. Dès lors, les séances s’enchaînent, toujours à A&R, et Elliot y attire tant de monde qu’il se met en tête de demander un pourcentage du chiffre d’affaires du studio. Requête acceptée dans un premier temps, mais comme les autres ingénieurs maison exigent la même chose, A&R revient en arrière. Et en 1973, nanti d’un solide carnet d’adresses et d’une clientèle fidèle, Elliot devient comme ingénieur du son free-lance - un des premiers à New York ! Comme il n’est pas rancunier, il continue à aller enregistrer à A&R, mais au bout d’un an, on l’appelle en Californie. Il y rencontre Steely Dan, pour l’album “The royal scam”. Il passera ensuite sans cesse d’une côte à l’autre, mais restera fidèle à la bande de Donald Fagen, pour “Aja” (deux ans de préparation et d’enregistrement, un budget de 4 millions de Francs de l’époque, et premier Grammy pour Elliot), “Gaucho” (second Grammy) puis l’album solo “Nightfly” de Fagen.
Pendant les séances de Steely Dan, Elliot rencontre évidemment le “batteur en second” du groupe, un dénommé Jeff Porcaro. Ce nom prendra une certaine importance par la suite, puisque Jeff, à partir de 77, est membre en parallèle d’une autre formation au curieux nom : Toto.
Dès 1970, nous l’avons vu, Scheiner assumait un rôle de coproducteur. C’est à partir de 1978 que la production devient une priorité dans sa carrière, même s’il continue à assumer le rôle d’ingé son/mixeur auprès d’artistes comme Aerosmith, George Benson, Billie Joel, Bonnie Raitt, Rickie Lee Jones, Barbra Streisand ou Dan Fogelberg... Il serait trop long d’en dresser une liste exhaustive ! Au milieu des années 90, il reçoit un coup de fil de Glenn Frey, guitariste/chanteur du défunt groupe les Eagles. «Je connais Glenn depuis 1984, j’ai produit quelques-uns de ses albums solo. Il m’annonçait rien moins que la reformation du groupe, à l’occasion d’un show spécial pour MTV, diffusé en direct, qu’il me demandait de produire/enregistrer/mixer. J’ai évidemment sauté sur l’occasion !». Le show, qui n’avait rien d’un “Unplugged” (enregistrant sur un plateau de tournage Warner à Burbank, deux soirs de suite, Elliot se rappelle avoir vu arriver sur les consoles du mobile pas moins de 76 entrées, non inclus l’orchestre à cordes) est presque immédiatement suivi d’un album studio de réunion, “Hell freezes over”, que Scheiner mixe en même temps (ou presque !) que les bandes du show MTV. Et les nominations aux Grammies continuent de pleuvoir, et les disques de se vendre...

Des Eagles à Toto

Sans doute parmi les acheteurs du “MTV Special Eagles” se trouvaient les membres d’un autre groupe phare américain des seventies, Fleetwood Mac, puisque quelques mois après, le téléphone d’Elliot sonne, et il se retrouve enrôlé dans le projet “The Dance”, album de réunion du groupe. Encore un carton ! Elliot remixera d’ailleurs tous ces albums en 5.1 &endash; son dada, comme nous le verrons par la suite. Viendront ensuite les albums “Stardust” de Natalie Cole, “Two for the road” de Dave Grusin, et “Tambu”, millésime 95 de Toto. Ces trois albums ont rencontré un grand succès public et lui ont encore valu trois nominations aux Grammy Awards, non concrétisées. Il nous raconte comment il est entré dans la famille Toto, au point d’enchaîner ensuite sur les albums solo de Simon Phillips et Steve Lukather, avant d’être du dernier, “Mind Fields”...
«Ayant connu Jeff Porcaro au tout début du groupe, j’ai bien évidemment suivi la carrière de Toto. Jeff n’arrêtait pas de me dire “Alors, quand est-ce que tu viens produire un de nos albums ?”, les autres membres étaient d’accord... mais les plannings ne concordaient jamais ! De plus, les membres se produisaient eux-mêmes : les pochettes mentionnaient toujours “produit par Toto”. Et en tant qu’ingénieur du son, c’est Jamie Ledner qui a enregistré “Toto IV”, remportant un Grammy pour l’occasion». Le souhait de Jeff Porcaro se réalisera après sa mort - mais n’anticipons pas.

Résumé des épisodes précédents...

Pour ceux qui ne sont pas au fait des subtilités de la mouvementée biographie totoïenne, voici un bref résumé des événements. Fondé en 1976 à L.A. par David Paich (claviers), David Hungate (basse), Steve Lukather (guitare), Bobby Kimball (chant) et les frères Jeff (batterie) et Steve (clavier et chant) Porcaro, tous vétérans de séances de studio depuis la fin des années 60, Toto impose sa marque de fabrique dès son premier album, qui sort en septembre 1977 et se vend à plus de deux millions d’exemplaires : un rock plutôt soft, beaucoup d’intelligence et de variété de styles dans les chansons, un son de guitare impressionnant (sustain et saturation au programme), des harmonies vocales très élaborées et une production sophistiquée et propre, dans la lignée d’un Steely Dan. “Toto IV”, sorti en 82, marque l’apogée du groupe, avec des hits planétaires de la trempe de “Africa” ou Rosanna”, et remporte pas moins de six Grammy Awards : meilleur chanteur, meilleur arrangement instrumental, meilleure prise de son, album, chanson et production de l’année ! Notons aux chœurs la participation d’un membre des Eagles... Quelques remaniements de personnel interviennent ensuite - Mike Porcaro arrive en tant que bassiste, le chanteur original s’en va, notamment, ou -, mais le groupe traverse les années 80 sans perte d’audience - composant un thème pour les J.O. de Los Angeles en 1984 ou composant quelques titres pour “Dune”, le film de David Lynch.
En 1987, Steve Porcaro prend ses distances avec le groupe, avec lequel il ne collabore plus qu’occasionnellement. “Toto VII” est mieux accueilli en Europe qu’aux USA, puis sort une compilation, “Back to present”... Lorsque Jeff Porcaro décède d’une crise cardiaque en 1992, juste avant la sortie du huitième album, c’est Simon Phillips qui lui succède à la batterie pour la tournée US, qui donnera lieu à l’enregistrement d’un live, où Steve Lukather assure les lead vocals. En 1994, Toto donne un concert symphonique à Anvers. C’est Ellliot Scheiner, qui vient de terminer le projet “MTV Special Eagles”, qui le mixe. Il s’entend parfaitement avec David Paich et Steve Lukather, qui pensent immédiatement à lui pour leur prochain album, alors au stade des premiers balbutiements, et auquel ils entendent donner une approche plus directe, moins “rock FM” et virtuose. Steve Porcaro devient en quelque sorte “membre honoraire” de Toto, quelque peu en retrait des séances. Quelques mois plus tard, sort “Tambu”, sur lequel Scheiner a utilisé pas mal de spatialisateurs 3D au mixage &endash; son péché mignon du moment. Steve Lukather et Simon Phillips y vont ensuite chacun de leur album solo, produit et enregistré par Elliot bien sûr. En 1998, paraît une nouvelle compilation de Toto, “Toto XX”, suivie d’une tournée de promo dans laquelle Steve Lukather a réussi à enrôler le chanteur original du groupe, Bobby Kimball. Peu après, le groupe se remet au travail, cette fois sur de nouveaux titres, avec une surprise de taille : le retour définitif dans ses rangs du Bobby Kimball !

Making of

C’est évidemment Elliot Scheiner qui est à la console pour ce qui va devenir “Mind Fields”... «L’enregistrement à proprement parler a commencé en Août 98. Le groupe est arrivé très préparé, avec des démos précises. Simon et Steve ont de “petits home studios”chez eux, David Paich étant pour sa part l’heureux propriétaire d’un véritable studio professionnel à domicile (faut-il rappeler qu’il a travaillé, entre autres, avec Michael Jackson ? NDR). Tout le projet s’est effectué à Los Angeles : bases enregistrées en analogique à WorldTone Studios, overdubs chez David, puis mixage à Capitol Studios. Près de quatre mois de travail en tout».
Le retour de Bobby Kimball a-t-il modifié l’atmosphère du groupe ? «J’ai vu une différence dans l’ambiance de travail depuis “Tambu”. Le groupe est vraiment revenu à ses bases historiques, les morceaux sont plus rock’n’roll, voire bluesy, dans le style de Bobby, des choses que Luke aurait eu du mal à chanter au point de vue tessiture. Et le fait qu’on entende le même timbre de voix dans les chœurs (premier métier de Kimball) et à la voix lead contribue sans aucun doute à l’alchimie Toto. J’ai eu l’impression d’assister à une reformation du groupe, même si Jeff n’en est hélas pas...». Après les Eagles et de Fleetwood Mac, Elliot semble décidément voué aux albums de “réunion” !

Quelle technique !

Scheiner est connu pour quelques obsessions technologiques : un amour profond pour les micros électrosatiques vintage AKG C12, par exemple. «Dans cet album, c’est la version stéréo, le C24, qui a été utilisée sur toutes les voix. Je place le micro du chanteur à une bonne dizaine de centimètres de distance, et pour éviter les bruits d’air, j’ai mon truc : je le pointe un peu au-dessus de la bouche, c’est-à-dire que le bas de la capsule est aligné avec la lèvre supérieure du chanteur. Je n’aime pas les bonnettes... Je ne comprime ni n’égalise à la prise : je préfère voir tout cela au mixage».
«Je cherche aussi toujours à avoir une console Neve : nous avons donc travaillé sur une 8078 à l’enregistrement. Je me sens un peu moins à l’aise sur une VR... Chez David, j’ai utilisé des 02R, mais en définitive, elles ne me servaient qu’à écouter ! Je me débrouillais pour “faire” le son avant, en utilisant certains périphériques que j’aime bien : le C24 allait dans un préampli GML puis dans un compresseur Summit Audio. Quant à la guitare de Steve (écoutez le solo sauvage de “Cruel”), aucun secret : un Shure SM57 ! C’est le guitariste qui fait le son, j’utilise très peu les EQ, même si je compresse pas mal les guitares... En revanche, la grosse caisse de Simon Phillips a été seulement aidée par une énergique correction à 30 Hz - secret déjà utilisé sur son album solo, “Another lifetime”. Pas de compression énergique dessus !».
Les bandes analogiques sur lesquelles les pistes de base avaient été enregistrées ont été transférées sur un 3348 16 bits, puis précieusement mises de côté pour ne pas les user. C’est sur le 3348 qu’ont été ajoutés les différents overdubs. Quant aux voix, lead et chœurs, ils ont été enregistrés, édités et prémixés sur Pro Tools tout au long du projet, avant transfert final sur le 3348 juste avant le mixage, où ont été synchronisées les bandes 24 pistes analogiques... «Ce passage en analogique est une volonté du groupe», avoue Elliot (rien d’étonnant quand on connaît l’opinion de Simon Phillips sur le sujet, cf. interview dans HSM 15) : «Moi, je n’étais pas trop chaud, mais au final, je dois reconnaître qu’ils ont eu raison. Nous avons mixé sur 1/2 pouce analogique».
Les KRK Exposé E8, enceintes fétiches de Scheiner, étaient évidemment de la partie : «Je les trouve vraiment extraordinaires, d’une précision et d’une fiabilité étonnantes. Je les ai endorsées et les utilise dans toutes les situations, enregistrement et mixage, stéréo ou 5.1. Je ne les apporte pas moi-même, elles sont trop lourdes, le fabricant se débrouille pour en mettre à ma disposition dans quelque studio que je sois». Cela vaut mieux : Elliot Scheiner, qui habite dans le Connecticut, passe sans coup férir d’une côte à l’autre, puisqu’il travaille actuellement au studio Clinton de New York sur le prochain album de Steely Dan (commencé en novembre 1997), où il partage la console avec rien moins que Roger Nichols...


Un son d’ensemble d’une puissance et d’une cohésion redoutables, un mixage inventif (écoutez la fin de “After you’ve gone”, titre que Luke a voulu influencé par certaines expériences des Beatles), jamais confus, Sur Melanie”, on entend distinctement une loop “maison” - et dans “After You’ve Gone”, les tablas proviennent d’une loop également. Mais le groupe n’a pas cherché à sonner contemporain, à mettre des sons électroniques pour être à la mode... Ils se sont contentés d’être eux-mêmes, d’utiliser les sons qui ont fait leur célébrité, y compris les riffs de cuivres aigus et rapides arrangés par Tom Scott (“Cruel”). Sans aucun doute, un futur “classique” de Toto...
La tournée Toto passait par la France début Mars, et Elliot se réjouissait d’avoir été invité par le groupe à enregistrer quelques shows en vue d’un éventuel album live... «Je n’ai jamais travaillé dans un studio français, ni avec un artiste français. Pourtant, j’adorerais cela ! Je me souviens avoir fait un album en français avec Richard Cocciante - une des quatre versions, en fait, puisqu’il y en avait une italienne, une espagnole et une anglaise, pour le même disque ! C’était au milieu des années 80, ici aux USA».
Y aurait-il du 5.1 dans l’air avec Toto ? «Connaissant mes penchants pour ce format - [voir encadré] - les membres de Toto m’ont évidemment confié qu’ile aimeraient bien que je remixe “Mind Fields” en multicanaux. La réponse est entre les mains de la maison de disques, à moins que cet éventuel album live...


Depuis trois ans, Elliot Scheiner se passionne pour le format de mixage 5.1, au point d’abandonner tous les procédés 3D dont il était friand lorsqu’il ne travaillait encore qu’en stéréo - Spatializer et autres (voir dossier dans ce même numéro). Quelques-unes de ses réalisations dans ce domaine sont déjà célèbres : l’album des Eagles, celui de Fleetwood Mac, “Premination” de John Fogerty, “Black & White Sound” de Roy Orbison... «Pour moi, le 5.1 sera chez Monsieur Tout-Le Monde dans dix ans - la stéréo disparaîtra, comme la mono a disparu à l’avènement de la stéréo...». Scheiner envisage une arrivée et une sensibilisation au Surround... par les autoradios embarqués dans les voitures ! «De plus en plus souvent, les constructeurs prévoient des ambiances supplémentaires. Beaucoup se lancent dans le vrai Surround. L’environnement d’une voiture se prête assez bien à cela, et le coût est bien moins élevé qu’une installation de salon». Une opinion intéressante, corroborée par la sortie chez Behringer d’un tel processeur Dolby Surround pour la voiture...
Le format 5.1 son ne décollera pas sans albums forts. Elliot n’hésite donc pas l’album de Steely Dan “Gaucho” - une forme de continuité, puisque c’est lui qui avait assuré les séances originales. «Personne ne connaît vraiment les possibilités de ce format - les membres du groupe m’ont laissé faire, ils venaient écouter tous les jours, et au final, ils étaient très contents du résultat. J’ai fait des choses assez inhabituelles : je pense que le 5.1 est fait pour vraiment entourer, immerger l’auditeur dans la musique, pas seulement pour envoyer des réverbes et quelques effets derrière et rester stéréo devant.Par conséquent, la plupart du temps, j’envoyais la section rythmique devant, mais la section de cuivres et les chœurs en permanence derrière... C’est assez génial : parfois, j’ai certains éléments dont je ne sais que faire dans un mix stéréo, que je suis obligé de mettre très bas : en Surround, j’ai toujours une place quelque part pour le mettre et le faire entendre ! Quant à la voix lead, je l’envoie bien évidemment dans le canal central, mais aussi à gauche et droite. Certains font comme au cinéma : voix au centre, point final. Je trouve que ça sonne un peu artificiel. En plus, l’auditeur peut dans ce cas, en désactivant les autres canaux de son amplificateur, n’écouter que la voix - et je trouve que ce n’est pas bien».
Pour savourer ces mixages, une seule solution : posséder un décodeur dts (2000 F chez les spécialistes du Home Theater, intégré dans les amplis-tuner Surround à partir de 6/7000 F) et acheter les CD publié chez de petits labels spécialisés, comme dts par exemple... «Le format dts est bien meilleur que le Dolby Digital pour des applications musicales», confie Elliot. «J’attends avec impatience le moment où le DVD Audio nous permettra d’écouter de façon linéaire nos mix multicanaux». Et nous, donc !



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